ARTHUR VAN HECKE, PEINTRE DU GROUPE DE ROUBAIX
- Dominique Neirynck
- 24 mars
- 30 min de lecture
Dernière mise à jour : 13 sept.
Néerlandicité 8
J’ai vécu cette chance : rencontrer tant de fois Lucette et Arthur Van Hecke. Chez eux, à Malo-les-Bains puis à Hondschoote. Chez Mischkind à Lille… le rendez-vous très régulier pour l’exposition d’un très grand peintre dans une très grande galerie. On reste marqué par le fait d’avoir été proche de celle et celui auxquels Emmanuel Looten a dédié son poème Vents de Flandre, Pour mes Amis Van Hecke. Arthur aura vécu une grande partie du 20e siècle, et épousé les évolutions de la région du Nord de la France : ouvrier textile à Roubaix, combattant de la France Libre à Dunkerque, membre du Groupe de Roubaix. "Je crois être né peintre ; la peinture est ma respiration naturelle."

"Le dernier des grands peintres flamands", "Un destin de peintre"… Tant de témoins ont dit, écrit tant de belles choses sur Arthur. Précises, intelligentes, justes, concises :
la poétesse Arlette Chaumorcel,
la conservatrice Aude Cordonnier,
le journaliste Bruno Cortequisse,
le galeriste Régis Dorval,
l’écrivain et documentariste Jean-Marie Drot, directeur de la Villa Médicis à Rome de 1985 à 1994,
le mécène et collectionneur Roger Dutilleul,
le peintre et pianiste de jazz Pierre Hennebelle,
le peintre Claude Génisson,
le réalisateur Daniel Georgeot,
l’auteur et commissaire d’exposition Germain Hirselj,
la documentariste Virginie Hoffmann,
le directeur associé d’Artcurial Bruno Jaubert,
le galeriste Raphaël Mischkind,
le Préfet Georges Peyronne,
le critique Gérald Schurr,
le galeriste Thierry Tuffier,
le journaliste Bruno Vouters.
Et, en tout premier, Lucette. Il est urgent de se taire et de leur donner ici, à nouveau, la parole.
Roubaisien et Brugeois, Arthur Van Hecke parle français et flamand
Arthur Van Hecke sera un peintre du Groupe de Roubaix et du Groupe de Gravelines. Il naît à Roubaix le 24 mars 1924 et meurt à Hondschoote le 25 janvier 2003. Il parle français et flamand, précisément le dialecte flamand de Bruges (Brugge), forme locale du néerlandais. Son enfance se passe en partie à Bruges (Brugge), souvent près de son oncle, livreur à domicile pour une brasserie. Arthur est juché sur le chariot tiré par des chevaux ; il racontera que ces images de Bruges (Brugge) marqueront son esthétique à jamais. Lucette : "C’était absolument impensable que ce garçon-là soit peintre un jour. Il avait eu la chance d’avoir un grand-père belge : ce grand-père était abonné à une revue trimestrielle dans laquelle il y avait des reproductions de tableaux. Je pense que c’est là qu’il a attrapé le virus." C’est Henri Delvarre, qui détient une fonction éminente à Roubaix à l’époque — Conservateur du cimetière —, qui lui conseille de cesser de reproduire des tableaux et de s’inscrire aux Beaux-Arts de Roubaix. Henri Delvarre lui fait découvrir les expressionnistes flamands, notamment Constant Permeke.
Lucette : Arthur cherche la "vision des autres"
Dans le documentaire de Virginie Hoffmann (https://www.youtube.com/watch?v=qmk0O2l6IKA), Lucette explique, devant la bibliothèque d’Arthur, comment il s’est construit : "Arthur n’avait aucune culture picturale et musicale, puisqu’il disait lui-même qu’à 20 ans il ne savait pas du tout qui était Van Gogh. C’est logique, puisqu’à 13 ans il était parti travailler en usine. Mais il s’est fait une culture lui-même : il a plongé dans tous ces bouquins. Il y trouvait la 'vision des autres', et ça pour lui c’était important."
"Le parcours et l’œuvre d’Arthur Van Hecke échappent aux schémas traditionnels et à toute linéarité"
Le livre Arthur Van Hecke — œuvres 1946-1998 est en même temps le catalogue édité par le Musée des Beaux-Arts de Dunkerque en 1998, à l'occasion de l'exposition organisée en novembre. Il est rédigé par Bruno Jaubert (directeur associé chez Artcurial, la 1re entreprise française de vente aux enchères), dont une grand-mère, originaire du Nord, est amie de Lucette et Arthur. L’avant-propos est signé par la conservatrice Aude Cordonnier : "Le parcours et l’œuvre d’Arthur Van Hecke échappent aux schémas traditionnels et à toute linéarité. Ils se distinguent par un foisonnement multiforme, un attachement presque viscéral à la terre et aux hommes du Nord, un profond humanisme et une générosité rares." Bruno Jaubert y cite un carnet personnel du peintre : "Je crois être né peintre ; la peinture est ma respiration naturelle."
Enfant des courées, ouvrier dans le textile à Roubaix
À 13 ans il est ouvrier en usine. Bruno Vouters, dans La Voix du Nord du 28 février 2003 : "Né dans un quartier pauvre de Roubaix, cet enfant d’une famille modeste était fait pour l’usine." Raphaël Mischkind lui donne la parole dans un texte édité en 1983 : "Je suis né à Roubaix, Cour Van Welden, rue Daubenton. Pour tout horizon j’avais devant le nez un mur de briques de dix mètres, une pompe, et un WC collectif se trouvait au bout de la cour." Sur son entrée dans le monde du travail : "À 13 ans, fini de plaisanter. Je suis entré chez Leclerc-Lestienne, rue du Caire à Roubaix, comme donneur de fil. J’étais au compte et très adroit, et gagnais à l’époque 125 F par semaine. C’était la fortune, mais il fallait pour cela travailler de 5 h à 13 h. Grâce à cet horaire, je pouvais, l’après-midi, continuer mes copies de peintures…" Le peintre Pierre Hennebelle : "Il a la volonté d’y arriver. Mais pas par goût de la revanche ou par volonté de monter dans l’échelle sociale. Mais parce qu’il a toujours aspiré à faire de la peinture."

Le Groupe belge de Laethem-Saint-Martin : "Quelle merveilleuse école du bien-peindre"
Arthur détaille cette époque, cité par Bruno Jaubert : "(à 12 ans) je commençais sérieusement à peindre. Bien sûr, ce n’était qu’une mauvaise barbouille mais la passion y était. Mon grand-père recevait de Belgique toutes les semaines une revue dans laquelle il y avait toujours une reproduction de toile d’un des maîtres belges de l’époque et c’est en les regardant que j’ai pris conscience de la peinture. Je les copiais tous : Servaes et son Christ aux pustules, Opsomer et ses portraits officiels mais si bien peints, Tytgat et son humour, Permeke et sa toute-puissance, Paulus, Daeye, Van de Woestyne, toute l’équipe de Laethem-Saint-Martin. Quelle merveilleuse école du bien-peindre. Ils m’ont marqué à jamais, même après avoir découvert la peinture moderne, Picasso, Braque, Matisse, Léger."
Engagé volontaire dans les troupes de la France Libre pour libérer Dunkerque : "c’était vraiment pour faire la guerre."
Il participe, comme engagé volontaire au sein de la France Libre, à la libération de la poche de Dunkerque. Lucette me confirme en juillet 2019 : "On lui a mis un fusil dans les mains, et il est parti au combat, pour soutenir les troupes britanniques. Ce n’était pas pour rire : c’était vraiment pour faire la guerre." En 1944, il vit avec Fernande. 3 filles naîtront : Monique, Anita, Dominique.
1948 : la rencontre-choc avec Jean Masurel et Roger Dutilleul
Arthur commence à peindre en 1945. A partir de1948 il se consacre exclusivement à la peinture. Un jour, cette année-là, Arthur, qui a 24 ans, est recruté par l’industriel textile Roubaisien Jean Masurel (1908-1991) pour réparer sa serre à Mouvaux. Dans ses moments libres il peint dans le parc de 40 hectares… et le mécène et collectionneur Roger Dutilleul (1872-1956), oncle de Jean Masurel, tombe sur Arthur Van Hecke en train de peindre. Dutilleul, c’est le découvreur de Bernard Buffet, l’ami et collectionneur de Joan Miró, Jean-Baptiste Camille Corot, Picasso, Amadeo Modigliani, Georges Braque. Arthur à La Voix du Nord, cité par Thierry Tuffier : "La rencontre avec Roger Dutilleul est la plus importante de ma vie. Il m’a fait comprendre en peinture des choses que je ne faisais que pressentir confusément." Jean Masurel permet à Arthur de se consacrer exclusivement à la peinture : il lui ouvre un compte, lui trouve un atelier, fait vivre sa famille. Jusqu’à la disparition de Roger Dutilleul, ce dernier correspond avec Arthur ; ainsi dans cette lettre de mai 1953 : "J’ai confiance en votre rétine. Vous tenez couleur et fraîcheur, n’en perdez pas le charme. Le dessin pour vous n’est pas à chercher dans un perfectionnement graphique et linéaire, c’est une architecture colorée violemment conçue et controlée ensuite par votre méditation.” Ou dans cette correspondance citée par Thierry Tuffier : "Donc, ne tenir compte de l’avis et conseil des autres que dans la mesure où on les respecte pour des raisons qui ne sont pas strictement picturales. Ce n’est pas quand on commence à prendre conscience de soi-même et de ses propres dons qu’il faut s’encombrer de l’opinion des autres."
Arthur découvre la peinture devant un Van Gogh
Le critique Gérald Schurr rappelle ce qu’est la découverte de la peinture pour Arthur : "A quatorze ans, Van Hecke travaille en usine. Tour à tour tisserand, docker, peintre en bâtiment, il trouve un jour la révélation de la peinture devant un Van Gogh. C’est le grand choc définitif, la découverte de la 'couleur-passion' qui va bientôt se confirmer dans les musées hollandais devant d’autres toiles de Vincent et qui s’enrichira peu après, sous l’impulsion de Lanskoy, de la 'couleur-lumière'." C’est la Galerie Dujardin, réputée, de Roubaix, qui lui monte sa première exposition. Nous sommes en 1952. Josée Courier (1919-2012), belle-fille de Rosette Dujardin, reprend en 1952 l’activité de la galerie jusqu’en 1980. En 2011, le musée de Roubaix La Piscine organise l'exposition La Galerie Dujardin (1905-1980). L'art au XXe siècle à Roubaix. Josée Courier disparaît à 98 ans en septembre 2012.
Arthur Van Hecke est exposé avec Braque, Lanskoy, Léger, Picasso
Jean Masurel et Roger Dutilleul le prennent sous leur aile... Arthur Van Hecke est exposé avec :
Le peintre, sculpteur, graveur, fauviste, cubiste Georges Braque (1882-1963). Braque est le premier peintre exposé de son vivant au Louvre, en 1961. Il reçoit des funérailles nationales, menées par André Malraux.
Le Russe André Lanskoy (1902-1976), qui devient un ami proche.
Le Normand, peintre cubiste et sculpteur, Fernand Léger (1981-1955).
Picasso.
Le Groupe de Roubaix : de 1946 à 1975
Le Groupe de Roubaix réunit notamment, à partir d’un démarrage en 1946, selon la mémoire remarquable de Germain Hirselj, auteur de Le Groupe de Roubaix :
un Groupe des 10 : le peintre et sculpteur Robert Conte (né en 1925), le peintre et poète Michel Delporte (1927-2001), le sculpteur Eugène Dodeigne (1923-2016), le peintre Jacky Dodin (1929-1990), le peintre Paul Hémery (1921-2006), le peintre et pianiste de jazz Pierre Hennebelle (1926-2013), le peintre Pierre Leclercq (1928-2002), le peintre Eugène Leroy (1910-2000), le sculpteur Jean Roulland (1931-2021), Arthur Van Hecke ;
des aînés : le peintre et conservateur du cimetière de Roubaix Henri Delvarre (1898-1974), le peintre Gérard Dupon (1902-1966), le peintre René Jacob (1905-1986), Maurice Maes (1897-1961), Louis Parenthou (1888-1982), le peintre Pierre-César Lagage (1911-1977) ;
mais aussi : le peintre Jean-Robert Debock (né en 1928), Noël D’Hulst (1916-1981), le peintre Robert Droulers (1920-1994), le peintre Marc Ronet (né en 1937).
Le livre Le Groupe de Roubaix, de Germain Hirselj est le document incontournable, complet, illustré, pour connaître le Groupe, ses membres, leur histoire et leur vécu. La couverture reproduit un détail de Grande forme aérée de Pierre Leclercq.
"une nouvelle génération d’artistes avides de découvertes plastiques"
Connaissance des Arts (3 décembre 2018) : "Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, dans une région longtemps tenue éloignée des courants modernistes, éclot une nouvelle génération d’artistes avides de découvertes plastiques. (…) À Roubaix, alors que la Libération amène un vent de renouveau, de jeunes peintres et sculpteurs se lient d’amitié, animés par la même passion. Ils ne forment pas une école et n’ont ni manifeste, ni théorie commune. C’est un groupe informel bâti autour d’un noyau dur, constitué de ceux qui, le plus souvent, sont rassemblés et confrontent leurs œuvres aux cimaises des salons ou des galeries roubaisiennes." Ils organisent le Salon des artistes roubaisiens, où se croisent mécènes, critiques, collectionneurs. La lecture du livre Le Groupe de Roubaix, de Germain Hirselj, est incontournable pour qui veut connaître et comprendre comment Roubaix devient, au sortir de la 2e guerre mondiale, un centre culturel hors du commun, comment ces hommes de génie ont pu développer une telle énergie : artistes, galeristes, mécènes. On y découvre le lien très fort avec l’industrie textile : ces artistes étaient souvent ouvriers ou cadres ou patrons dans l’industrie de Roubaix, et beaucoup étaient formés à ces métiers.

Des amitiés fortes : Dodeigne, Gadenne, Leroy, Pignon
Van Hecke devient l’ami :
du sculpteur Eugène Dodeigne ;
du peintre André Lanskoy ;
du Roubaisien (devenu Dunkerquois : Saint-Pol-sur-mer) Charles Gadenne, sculpteur en bronze (1925-2012), dont Roch Vandromme sera l’élève ;
du Tourquennois Eugène Leroy ;
du peintre et lithograveur Edouard Pignon (1905-1993), intime de Picasso.
La période Gravelines, à partir de 1957
La période Gravelines / Grand-Fort-Philippe / Petit-Fort-Philippe d’Arthur Van Hecke débute en 1957 : Arthur habite Petit-Fort-Philippe avec Thérèse. Naîtront 3 enfants : Vincent, Antoine, Isabelle. Après un rapide passage par Bruxelles en 1958 puis par Dunkerque, place de la Petite Chapelle, en 1959, il revient à Grand-Fort-Philippe en 1961. Germain Hirselj intervient en 2011 dans le documentaire de la réalisatrice Virginie Hoffmann, comme commissaire de la rétrospective Arthur Van Hecke, ici chez lui du musée de Gravelines en 2011 : "C’est le peintre Eugène Leroy qui lui a fait découvrir le chenal de Grand-Fort et de Petit-Fort au début des années 50. Il a un coup de foudre immédiat pour le lieu." Commentaire essentiel de Germain Hirselj : "Son installation sur le littoral a changé sa peinture. Sa peinture s’amplifie. Elle devient de plus en plus généreuse. On en arrive parfois à des peintures très en matière."
1968 : une toile majeure d’Arthur Van Hecke… "La mort du capitaine Simon"
La période gravelinoise génèrera une abondante création, dont une toile majeure : La mort du capitaine Simon. Réalisée en 1968, elle représente, sur son lit de mort, l’un des derniers capitaines à Islande. Cette toile est d’autant plus importante aux yeux du peintre que c’est le Capitaine Simon qui l’avait accueilli, hébergé à son arrivée à Grand-Fort-Philippe. Lucette : "Quand il est arrivé ici, lui qui ne connaissait personne, a été accueilli par le capitaine Simon, et sa femme, qui l’ont hébergé, qui l’ont aidé à s’installer, et qu’il voyait tous les jours. Pour lui, c’était vraiment un ami sensationnel et un père de remplacement." Lucette, cette fois à l’occasion de l’exposition de la toile en public lors de la fête des Islandais de septembre 2010 : "Il y avait les enfants, qui ne comprenaient pas, qui regardaient leur grand-père en disant : pourquoi est-il dans son lit aujourd’hui ? Et le personnage qui est assis au bout du lit, au pied du lit, c’est tout simplement le second du capitaine, celui qui a fait toutes les campagnes à Islande avec lui, qui a affronté tous les dangers avec lui, qui a affronté toute la vie avec lui, et même le petit morceau de retraite avec lui. Et qui a été présent toutes les après-midi à la fin. Il est venu tous les jours de la semaine, toutes les après-midi, s’asseoir à côté de son capitaine ."

Le Groupe de Gravelines en 1961 : il aboutit à la création en 1982 du Musée du dessin et de l'estampe originale de Gravelines
Arthur Van Hecke fonde le Groupe de Gravelines en 1961, avec Jean Bertaux, Jean Castanier, Raymond Picque. Les 4 compères créent un fonds d'estampes en 1975, qui sera à l'origine du Musée du dessin et de l'estampe originale de Gravelines. Le Musée est inauguré en 1982 et le Groupe de Gravelines se dissout, la mission étant accomplie. Le Musée du dessin et de l'estampe originale de Gravelines est le seul musée français consacré aux œuvres imprimées.
Malo-les-Bains puis Hondschoote, avec Lucette
En 1964 Arthur Van Hecke habite à Malo-les-Bains, Digue de mer. En 1971 il vit avec Lucette. Lucette a 2 fils : Vincent et Fabien. Lucette et Arthur s’installent à Hondschoote en 1982. Arthur fait l’objet en 1983 d’une première activité de recherche… Blandine Roger titre son mémoire de maîtrise d’histoire de l’art à la Sorbonne : La vie et l’œuvre peint d’Arthur Van Hecke. Jean-Marie Drot, alors directeur de la Villa Médicis à Rome, dans sa préface du livre de Thierry Tuffier, concernant la maison d’Hondschoote : "son atelier transparent et que prolongent, sous un ciel sans fin, les labours d’une terre grasse, si féminine." Le peintre Claude Génisson, dans sa Lettre ouverte à Arthur… reproduite par Thierry Tuffier : "tu aimes les hommes, Titus (le chien d'Arthur) et les huit chats qui occupent la maison." Je me souviens des chats Théo, Moïse…
Des rendez-vous réguliers chez Raphaël Mischkind à Lille, chez Régis Dorval au Touquet, chez Robert Tuffier aux Andelys
Arthur exposera de nombreuses fois chez Raphaël Mischkind à Lille (10 expositions personnelles, de 1976 à 1997), et plusieurs fois chez Régis Dorval au Touquet (à partir de 1977). Il est exposé chez Robert Tuffier, le père de Thierry Tuffier, aux Andelys (5 expositions, de 1987 à 1998).
Arthur entre dans les musées : Bailleul, Dunkerque, Gravelines, Hazebrouck, Lille, Tourcoing, Villeneuve d'Ascq, Paris
En 2011 le Musée du dessin et de l'estampe originale de Gravelines monte une exposition-choc, autour de 100 œuvres d’Arthur Van Hecke. Arthur décore des dizaines de lieux et bâtiments. Il est présent au Musée d’Art moderne de Villeneuve d’Ascq, au Musée d’art contemporain de Dunkerque, au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, au Fonds national d’art contemporain, aux Musées des Beaux-Arts de Bailleul, Dunkerque, Hazebrouck, Lille, Tourcoing, aux musées allemands de Delmenhorst, Oldenburg, Worswede.
120 expositions, dont 70 personnelles
On le retrouve dans les vitraux de la Cathédrale de Cambrai (réalisés par son ami le maître verrier Henri Lhotellier), de l’Eglise Saint-Eloi de Dunkerque, dans la station de métro Canteleu de Lille ; sans compter 10 autres peintures murales et mosaïques. Bruno Vouters : "Les spécialistes apprécient, les amateurs d’art se régalent, et le vaste public du Nord regarde ses toiles comme celles d’un grand frère inspiré." Arthur Van Hecke vivra plus de 120 expositions, dont plus de 70 personnelles.
Le galeriste Régis Dorval édite Van Hecke en 1976, rédigé par le critique Gérald Schurr
Régis Dorval, dans la Galerie du Verger au Touquet, expose régulièrement Arthur. Ce qui donne lieu à la parution du livre Van Hecke en 1976, premier ouvrage sur le peintre, rédigé par le critique Gérald Schurr, dont les citations dans cet article sont extraites. Régis Dorval parle d’un "grand peintre habité par le talent, la démesure et la générosité". Il présente Arthur Van Hecke par 2 mots-clés : "Aventure : car la peinture de Van Hecke est l’expression d’une recherche incessante, d’un souci de dépassement permanent de lui-même (…). Authentique : car sans concessions. Ses tableaux lui ressemblent." Le livre Van Hecke, de Régis Dorval, paraît en 1976 ; il est rédigé par le critique Gérald Schurr.

Le critique Gérald Schurr : "un grand expressionniste"…
L’auteur, collectionneur, critique d’art Gérald Schurr : "Une peinture puissante et frémissante au lyrisme contrôlé, un dialogue furieux entre ciel et mer, entre brume et vent, toujours heureusement et subtilement éclairé de bleus sombres et de roses tendres. Explosives dans leur pâte généreuse, ces architectures violentes et méditées marquent la ferveur et la rage de vivre d'un grand expressionniste." Le dictionnaire Bénézit le situe ainsi, dans son édition de 1976 : "Entretenant quelques liens avec l’Expressionnisme Flamand, sa peinture, qui relève de ce que l’on peut appeler le Paysagisme Abstrait mais plus souvent encore conserve franchement l’apparence de la réalité, se distingue par la générosité de sa matière picturale et la justesse de sa lumière." On le voit : Arthur Van Hecke est relativement inclassable… Son ami Emmanuel Looten : "Ce qu’on appelle à tort abstrait, même informel ou non-figuratif, ou action-painting, est purement chez Van Hecke l’intense sublimation d’un Art Autre, en cette mise enfin en valeur de tant d’infinies et généreuses ressources situées au dedans profond d’Arthur Van Hecke : au-delà des écoles, des coteries et des modes ou variations, ce peintre est magnifiquement et tout uniment lui-même. Je sais de cet homme vrai qu’il ne triche point, ne truque jamais."
… mais, finalement, un "expressionniste impressionniste"
Gérald Schurr lui-même doute de la justesse de la classification de la peinture de Van Hecke en expressionniste. Il hésite et désigne également Arthur comme impressionniste : "C’est ça, l’impressionnisme, le vrai : traduire ses impulsions, ses intuitions de l’instant avec un belle fidélité. Une dévotion scrupuleuse et miraculeuse : il faut un sacré métier, une possession diablement maîtrisée de ses moyens, pour recréer avec une telle force l’odeur glacée du vent du Nord sur les dunes gelées. 'Toute la couleur et rien que la nuance', disait Looten. Je viens de parler d’impressionnisme à propose d’un expressionniste." Et Gérald Schurr de proposer une solution, par un titre dans le livre Van Hecke de Régis Dorval : "Un expressionniste impressionniste… Le Monde du 15 mars 1963 montre que cette évolution, de l’expressionnisme à un expressionnisme impressionniste, date de la fin des années 1950 et du début des années 1960 : "Le passage de la représentation du corps à celle de l'esprit : ainsi pourrait-on résumer dix années de peinture de Van Hecke. Dans le beau portrait de Roger Dutilleul (1955), où il définissait les espaces à grands coups de brosse vigoureux, on décelait déjà cette tendance à vouloir échapper à la représentation directe des formes. Dans le portrait de Thérèse, quatre ans plus tard, on passe d'un expressionnisme déjà aérien aux silhouettes révélées par la seule couleur, comme une ombre. C'est ainsi, qu'il faut considérer ses nouvelles toiles. Dans les mouvements d'une pâte où se loge si bien la lumière se trouvent inscrits, comme un souffle, les ports, l'eau, le ciel et la lumière de la mer du Nord, qu'il a peinte. Van Hecke semble contenir sa fougue, il rentre en lui-même : ce qu'il perd en expression directe, dans le dehors, il le gagne en représentation introspective, en poésie."
"Le Monde" : "A mi-chemin entre Turner et de Staël"
Le Monde (19 décembre 1958) : "Serait-il trop aventureux de situer Arthur Van Hecke, dans son esprit comme dans sa facture, à mi-chemin entre Turner et de Staël ? Sa nouvelle exposition, à la galerie de Paris, apparaît d'abord comme une série de variations subtiles autour du blanc. Des touches carrées construisent les ciels et les mers qu'ordonne impérativement la ligne d'horizon. Et c'est assurément dans ses œuvres les plus dépouillées que cet homme du Nord traduit avec le plus de force son instinct de la lumière et des transparences océanes."
Aude Cordonnier : "la tradition nordique, celle du XVIIe siècle hollandais et flamand"
La conservatrice est responsable en 1998 de l’exposition au Musée des Beaux-Arts de Dunkerque : "Cette prépondérance accordée à la lumière et à l’expression de la vérité intérieure des êtres rattache Arthur Van Hecke à la tradition nordique, celle du XVIIe siècle hollandais et flamand, et surtout celle de l’expressionnisme d’Ensor, Permeke et Wouters, mais aussi de Van Gogh et Soutine. La générosité de l’instinct, la force des émotions, la vibration de la matière et de la couleur, l’emportent chez lui sur la réflexion purement formelle. Si son œuvre prolifique se nourrit aussi de sa connaissance aigüe de Picasso, Matisse ou Modigliani, Arthur Van Hecke puise la plupart de ses sujets, portraits ou paysages dans cette terre du Nord dont il est profondément épris."
"Autoportrait en Vénitien" -- 1986
Bruno Jaubert, dans le livre Arthur Van Hecke : œuvres 1946-1998 : "Il met en lumière la sincérité immédiate et naturelle qui gouverne l’art d’Arthur Van Hecke. Il montre l’attachement du peintre à une écriture expressionniste contrôlée par la lumière. L’artiste s’est représenté de face, en buste, isolé sur un fond noir presque uniforme. Il est coiffé de la toque de velours noir qui rappelle curieusement celle des autoportraits de Rembrandt. Il est vêtu d’une chemise de velours foncé. Les épaules massives dont le mouvement est souligné par une bordure de camaïeu brun, portent d’un bloc une tête puissante. Deux faisceaux de lumière viennent sculpter violemment son visage ; un visage aux couleurs crues dont l’expression est arrêtée entre la volonté de ne rien cacher et le désir de fouiller au plus profond de soi." Le catalogue Arthur Van Hecke -- œuvres 1946-1998 est édité par le Musée des Beaux-Arts de Dunkerque en 1998, à l'occasion de l'exposition présentée en novembre. Il est rédigé par Bruno Jaubert, directeur associé chez Artcurial, la 1re entreprise française de vente aux enchères, et l’avant-propos est de la conservatrice Aude Cordonnier. La couverture reproduit le tableau Autoportrait en Vénitien, sous le crédit photographique de Christian Merlen.


"Le Figaro" : "Le métier, chez cet artiste, est commandé par l’intuition"
Le critique Raymond Cogniat (1896-1977), responsable de la rubrique artistique du Figaro de 1957 à 1976, Inspecteur général des beaux-arts, Commissaire de la France à la Biennale de Venise, auteur prolifique, s’est intéressé, dans Le Figaro, en 1976, à la démarche d’Arthur Van Hecke : "Van Hecke est de toute évidence directement inspiré par un sujet précis. Il semble informel parce que l’objet de son tableau l’est, parce qu’il peint une mer en mouvement, un ciel tourmenté de nuages ; parce que, entre ce ciel et cette mer, le fragment de paysage qui subsiste est lui-même brutalement animé par l’atmosphère. Les coups de pinceau de Van Hecke ne sont pas des faits de hasard, ils traduisent un état de choses réel : la densité d’une lumière, l’ardeur du vent, la lourdeur du ciel, le rythme des vagues. Son art est la perception directe de sensations physiques et pas du tout une fantaisie arbitrairement inventée. Le métier, chez cet artiste, est commandé par l’intuition, il est satisfaisant parce que l’on sent qu’il obéit à l’impression ressentie par l’auteur."
Portraits, marines, fleurs… "Je suis avant tout un portraitiste"
Les thématiques sont les marines, les portraits, les fleurs. Arthur Van Hecke : "Je suis avant tout un portraitiste. Le portrait va au-delà de la peinture, on y retrouve l’humain." De l’action de réaliser un portrait il dit : "Chaque personnage a sa lumière, ses couleurs, sa technique, il faut chaque fois affronter un problème pictural différent." Dans son documentaire du 12 mai 1978, Arthur Van Hecke : Lumière intérieure, pour France 3 Lille, le réalisateur Daniel Georgeot fait s’exprimer le peintre, spécifiquement sur ses portraits : "Quand je parle de portraits, je pense aux grands portraitistes, comme Goya, comme Frans Hals, comme Manet, comme Picasso. Ces gens-là, lorsqu’ils avaient en face d’eux un personnage qu’ils peignaient, eh bien, le décortiquaient, le violaient en quelque sorte. Et le modèle se sent violé. Le modèle sent toujours qu’on va au fond de lui, et ça ne lui plait pas toujours. Quelquefois le modèle réagit ! (…) Lorsque je fais un portrait, j’ai l’impression que c’est presque le paysage d’un visage. J’ai l’impression que ça bouge… c’est une bagarre entre le modèle et le peintre. Et c’est peut-être cette bagarre que j’aime, justement, parce qu’elle est pleine d’imprévus, et qu’elle nous permet, j’ai l’impression, de vous dépasser." Dans son documentaire, le réalisateur Daniel Georgeot demande à Arthur Van Hecke de commenter plusieurs de ses portraits, et de réaliser un portrait de la poétesse Arlette Chaumorcel devant la caméra : https://m.ina.fr/video/RCC01016971/arthur-van-hecke-lumiere-interieure-video.html.
"Un être humain, ça va pour moi plus loin qu’un paysage"
Arthur, dans le même documentaire, sur le lien portrait/paysage : "Pour moi faire un portrait c’est quand même toujours faire un peu le paysage intérieur d’un personnage, et je peins un peu comme si je peignais une marine ou un paysage. À cette différence-ci : c’est que, un être humain, ça va pour moi plus loin qu’un paysage. Ça va plus loin car un être humain c’est quelque chose toujours en mouvement et en devenir. Et ça peut vous cacher des choses, alors il faut les rechercher. (…) La meilleure lumière pour faire un portrait, c’est la lumière des bougies. Il faudrait faire des portraits aux chandelles, comme le faisait Frans Hals. Il devait peindre avec des lumières comme celle-là : ça donne ce que j’appelle une lumière à secrets."
1985 : Lucette au chapeau, ou la robe tricolore
Le peintre Claude Génisson, sur les portraits d’Arthur Van Hecke : "toujours cette alliance qui me tourmente d’éléments diffus et cependant dessinés avec une grande rigueur. (…) Notre époque a cru devoir dissocier dessin et peinture, opposer 'génie' et métier, refuser d’associer l’instinct et l’intelligence. (…) Je suis exigeant et tu sais ce que je veux dire, toi qui ne peux dormir et te relèves pour retoucher un 'fond' qui te tourmente, parce que, si beau que soit le gris que tu as posé, tu ne le trouves pas 'à sa place'. Mais qui sait voir cela ? Qui peut comprendre l’absolue nécessité d’un aboutissement toujours inaccessible et rarement perçu ? C’est toujours une souffrance. (…) Lucette possède un portrait d’elle portant un chapeau dont l’ombre colorée et transparente couvre le haut du visage, c’est tellement 'juste' que cela m’a rappelé la 'Dame au chapeau rouge' de Vermeer de Delft de la Galerie Nationale de Washington. Cela paraît simple, encore faut-il pouvoir le faire."

Régis Dorval : "violence et extrême délicatesse" des marines
Arthur, concernant la mer : "Suggérer plutôt qu’affirmer, apprivoiser la lumière et la magie des paysages marins." Régis Dorval précise : "Etranges conjugaisons de violence et d’extrême délicatesse pour les toiles que lui inspire la mer dont il n’a jamais pu se passer, de non-complaisance et de tendresse pour les portraits brossés avec les couleurs de l’âme de ses sujets." Le Préfet Georges Peyronne : "Arthur Van Hecke pense avec ses yeux, avec son cœur, et ses pinceaux traduisent sur la toile ses sentiments d’Homme du Nord. Il ne calcule pas ses effets, il porte sa sensibilité personnelle de sorte que sa toile naît, parfois avec surprise, toujours avec authenticité. Il s’identifie pleinement à son œuvre et son œuvre raconte son Pays." Bruno Jaubert, en juin 1991, cité par Thierry Tuffier : "Arthur Van Hecke ne fait pas de la peinture. Arthur Van Hecke est dans son regard, dans sa chair et dans son esprit, un peintre. (…) Il n’y a pas de fin, puisqu’il peint. Il y a par lui un renouvellement incessant qui est la vie même, dans la peinture. (…) Que peint-il ? Des figures, c’est-à-dire des paysages, des objets… les êtres. Toutes existences où il demeure aussi. Arthur Van Hecke voit et peint le monde en figures. (…) Comment fait-il ? Il les comprend. Dans sa lumière, c’est-à-dire celle de sa palette."
Régis Dorval : "Architecturer la lumière…"
Dans le documentaire Hommes et pays du Nord, réalisé pour l’ORTF le 12 janvier 1969, Arthur est filmé devant le chenal de Grand-Fort/Petit-Fort : "Ailleurs, je n’arrive pas à retrouver la même richesse. En fait, ce coin-ci à ceci de particulier : c’est qu’il fut visité par bon nombre de peintres. Seurat y a peint : la toile qui se trouve au Musée de l’Annonciade. De Vlamynck y a peint, Derain y a peint, Leroy y a peint, Bonington. Il est évident que, s’il y a tant de peintres qui sont venus ici, c’est qu’il y a une raison. Je crois que ce qu’il y a d’important ici, c’est la qualité de la lumière. On peut avoir une lumière extraordinaire ici, et à 20 kilomètres le ciel est bouché, ou au moins sale. Ici, du fait de cette rivière, le ciel n’est jamais sale : c’est toujours un espèce de luminosité extraordinaire, qu’on ne trouve pas ailleurs." Gérald Schurr : "Cette synthèse miraculeuse de la vision et de l’écriture permet de piéger les jeux tremblants de la lumière, d’en surprendre et d’en fixer la route sinueuse qui caresse, modèle certains éléments parsemant ces marines : une barque, un mât, une cale, des formes où trouve à s’accrocher cet éclairage irisé, diffus et scintillant, et qui confèrent à chaque composition une architecture subtile, une structure sournoise et presque clandestine." Régis Dorval, dans son livre Van Hecke, invente l’expression : "Architecturer la lumière…"
"Combat" : "Le sentiment d’espace qui se dégage de l’ensemble de cette œuvre"
Le peintre, sculpteur, écrivain, critique (à Connaissance des Arts pendant 14 ans) Yvon Taillandier (1926-2018) apporte une précision : "(…) son moyen d’expression le plus développé est la touche, extrêmement variée, tantôt à peine sensible, tantôt très évidente, grumeleuse ou lisse, tordue violemment ou paisible et droite, large ou mince." Le critique d’art de Combat Jean-Albert Cartier (1930-2015), par ailleurs administrateur général de l’Opéra de Paris, insiste sur une autre notion : "Le sentiment d’espace qui se dégage de l’ensemble de cette œuvre apporte une évasion certaine au spectateur. Van Hecke, avec très peu de choses, parvient à une sorte de grandeur."
La poétesse Arlette Chaumorcel : "le receleur de Lumière"
Thierry Tuffier cite dans son livre la poétesse Arlette Chaumorcel ; le 9 juin 1991, dans l’atelier d’Arthur, qui revient de Lisbonne, elle affirme qu’il manque 26 ciels au Portugal, volés par le peintre : "Je suis absolument certaine que quelques reflets, quelques rumeurs dorées manquent à présent à la fluidité des lumières de Lisbonne. Certaine aussi (si jamais Dieu s’en aperçoit et les recherche) d’avoir croisé, Arthur, à l’instant même, vingt-six ciels évadés du Portugal, en liberté dans tes couleurs." Elle se dit "certaine encore d’avoir pour frère d’adoption, le très authentique, le bien véritable receleur de Lumière".
Un peintre de la couleur, marqué par les coloris de la Flandre. Et par les gris
Gérald Schurr : "Van Hecke parvient à fondre, à unir dans une symphonie poétique les trois états bien typiques de sa terre natale : la lumière fluide, où s’opposent les blancs et les bleus, la lumière diaphane mêlant les jaunes et le rose, les ciels aux gris perlés dominant une eau glauque." Arthur Van Hecke : "Je commence par jeter des tâches de couleurs fermes ; après les chahuts s’estompent. Ce qu’il faut c’est construire d’abord l’architecture de la lumière, ensuite celle de la forme." Gérald Schurr, spécifiquement sur les gris : "(…) du gris, mais sous mille nuances différentes variant du rose au bleu, qu’il nous restitue en les modulant d’une touche dont la sensibilité même, et les manières de l’appliquer, donnent à la toile sa texture, sa singularité, son accent : granuleuse ici, là lisse et paisible, violente pour signaler quelque 'accident', quelque rencontre de la vague et des nues dans cette masse diffuse d’eau, de sable, de ciel et de lumière."

Une amitié intime avec le poète Emmanuel Looten
Arthur est l’ami intime du poète Emmanuel Looten, dont il dit : "C'est une poésie physique, charnelle. C'est la musique des résonances." Emmanuel Looten écrira ce poème pour Lucette et Arthur ; il l'édite dans le recueil Nada, paru en 1971 (Sanderus - Oudenaarde) :
"Vents de Flandre, Pour mes Amis Van Hecke
Vents fous, énergumènes affollants… Furieux vents arrachant l’esprit et le souffle, qui vous dépoitraillent à nud et, tout vif, vous lacèrent. Rauque table d’harmonie, basses chuintantes, profondes. Caverneuses résonances ou sifflements diaboliques, stridant jusqu’à l’ultra son. Cela surgissait du fond de nos plaines de terre ou de mer, jailli, pulsé, clamé, hurlé à vive moelle. Souffle immensément profond, intense respirer d’une mer innombrable.
Cri-ahan de force brute, laminée, orientée au venturi majeur du Pas-de-Calais. Forge puissante où se forment, se sculptent glaises et limons, sifflant giclant de toutes parts. Irrésistiblement montent en nous ces rafales hurlantes, engloutissant dix mille vertiges, géantes et hurlantes rafales, vaticination rageuse de ce ventre, à toutes ondes en son implosive folie. Envoûtement de sabbat, langues acérées de maléfique…
Tournoi glapi des hells, diaboliques Korrigans, étrange souffle d’Au-Delà. Sables, poudres en tournis, monte à puissante magie, ce largo dramatique. Mystérieuse mystique de ces ondes à multiple tessiture. Poudroiement des rafales, sonoris paroxyte comme un vocal abois qui délire. Vent de mer qui nous a créés et recréés sans fin, pizzicato de furias aigües, norias à transes folles. Marée de sons, hurle-bête pleine puissance, vocifération haut et hot… Puis adoucis soudain en murmures aigus au diapason démoniaque.
Et de nouveau l’éventrer brutal de toutes choses, gongs de violente percussion, marée exaspérée de sons et de forces, ce broiement d’une pulvérulence des sables, dans la rage des ondes de pluie à fols ravages. Au plein fouet des forces alouvies de nature : pulsions, scansions rageuses, puissante vie aux tempêtes anormales. Battement-forge de toutes artères folles, des ondes de tornade, mer, ciel et terre. Ah ! vents furieux de nos puissantes Flandres !…"
Arthur Van Hecke illustre les recueils d’Emmanuel Looten :
1959 : Timbres sériels, avec avant-dire de Stéphane Lupasco, illustré par Arthur Van Hecke
1962 : Hepta, livre-objet illustré de la main d’Arthur Van Hecke, par 7 gouaches, sur chacun des 20 exemplaires
1965 : Terre de 13 Ciels, avec 13 dessins lithographiés, originaux, d’Arthur Van Hecke (un chef-d’œuvre en 40 exemplaires).
Raphaël Mischkind : "deux expositions à Washington"
Le galeriste dit d’Arthur : "Sa réputation aurait pu être mondiale s’il n’avait pas été aussi casanier. Il ne voulait pas quitter le Nord, sa région, ses amis… J’ai eu beaucoup de mal dans les années 90 à lui organiser deux expositions à Washington…". Arthur avait déjà en partie répondu dans le documentaire Hommes et pays du Nord : "Comme le climat est dur, on a quelquefois envie de foutre le camp, on a quelquefois envie de partir. Mais il suffit de partir ailleurs pour avoir envie de revenir. Je suis allé dans les ports du nord, de Copenhague à Amsterdam, à Rotterdam, à Hambourg. Finalement, ce n’était pas mieux, au contraire, c’était même moins bien. Je crois que le port de Dunkerque est une chose que je connais bien, que j’ai assimilée, dans laquelle je me sens chez moi, et c’est important de se sentir chez soi quelque part, de pouvoir le traduire mieux. Je me sens chez moi !" Raphaël Mischkind, dans son texte Arthur Van Hecke ou la traversée des apparences : "Ce qui chez Van Hecke est remarquable, c’est qu’il représente le phénomène d’un peintre très attaché à son terroir, et dont pourtant l’œuvre présente un caractère général ou universel. Ecoutons-le : 'Je crois aux racines qui attachent les hommes à la région où ils ont toujours vécu. Il faut appartenir à un endroit, mais je crois aussi aux nécessités des voyages. Il est bon pour un peintre de perdre ses habitudes’." Et Raphaël Mischkind de rappeler la devise de Van Hecke : "Je cherche une étoile."
Une personnalité hors du commun
2 éléments de réponse d’Arthur Van Hecke au questionnaire de Proust : "Le comble de la misère ? Etre sourd et aveugle au monde qui vit autour de soi. Mon principal trait de caractère ? L’opiniâtreté, la remise en question." Quatre traits de caractère :
Arthur c’est l’exigence. Gérald Schurr : "L’homme est inquiet, difficile, d’une sensibilité exacerbée. Exigeant tout de lui-même, il se remet perpétuellement en question." Raphaël Mischkind : "(…) son exigence technique. Il est capable de faire plusieurs centaines de kilomètres pour ramener la matière rare ou précieuse qu’il ne trouvera pas ailleurs : tel rouge de cadmium, telle marque d’aquarelle, telle substance broyée en Hollande, en Angleterre ou chez un artisan des environs de Paris." Bruno Jaubert cite Arthur : "Le plus difficile, ce n’est pas le choc, c’est la simplicité ; mon but, c’est d’apporter une vision personnelle des choses, les dire comme une confidence."
Arthur c’est l’enthousiasme sans concession. Le peintre Ladislas Kijno (1921-2012) : "Arthur Van Hecke est un peintre, un véritable peintre (…). Il porte à bout de bras et à bras le corps, jour après jour, avec un enthousiasme délirant et inhabituel, son combat avec la surface en deux dimensions de sa toile, sans truquage, sans concession."
Arthur c’est la passion et la tendresse. Gérald Schurr : "Une grand-mère a apporté un sang italien de fougue et de passion à ce Roubaisien bâti en force, tendre et truculent, qui parle en couleurs, avec des mots qui font mouche."
Flamand dans l’âme. Bruno Vouters dans La Voix du Nord : "Qu’il s’agisse de portraits, de paysages ou de natures mortes, Van Hecke est flamand dans l’âme. Réservé mais intrépide, râleur mais fidèle, grognon mais exubérant, il ne triche jamais et décide de vivre à fond."
Le livre Arthur Van Hecke, de Thierry Tuffier, est préfacé par l’écrivain et documentariste Jean-Marie Drot, directeur de la Villa Médicis à Rome de 1985 à 1994. Thierry Tuffier est galeriste : Art en Seine, au Havre (http://artenseine.com).

Arthur Van Hecke c’est la générosité
3 histoires parmi tant d’autres pour illustrer la générosité d’Arthur Van Hecke :
L’exposition off d’Arthur. Jean Masurel et Roger Dutilleul découvrent Arthur en 1948. Jean Masurel lui offre un atelier, qu’il partage avec Eugène Leroy, en 1953. Arthur est alors habité par une idée fixe : organiser une exposition avec les plus grands peintres, pour les gens de Roubaix. À Roubaix. Il convainc la galerie Dujardin et les collectionneurs industriels du textile (Jean Masurel, Philippe Leclercq, André Lefebvre, Albert Prouvost), et l’exposition ouvre en 1954 : Braque, Buffet, De Staël, Lanskoy, Léger, Matisse, Miro, Picasso, Rouault ! Autre époque : Thierry Tuffier précise que les toiles sont prêtées sans aucune assurance ; Arthur n’a pas de voiture et Jean Masurel doit lui confier une camionnette de l’entreprise pour le transport…
L’exposition off d’Arthur (bis). Aude Cordonnier, conservatrice du musée des beaux-Arts de Dunkerque, en 1998 : "Dès 1961, installé à grand-Fort-Philippe, il récidive en créant et en présidant le groupe de Gravelines qui, chaque année, organise, sans subvention ni moyen matériel, des expositions gratuites réunissant à côté d’artistes célèbres comme Léger, Estève, Pignon, Viera da Silva, Lanskoy, des jeunes encore inconnus."
L’anthologie Emmanuel Looten : Arthur m’apprend en 1977 que 2 financeurs lui ont donné leur accord pour éditer une anthologie des textes de son ami le poète Emmanuel Looten, sur le thème régional. Marie-Jeanne et moi rendons visite à Golfe-Juan, cet été-là, à Andrée Aroz, l’épouse d’Emmanuel Looten, pour lui demander son accord sur ce projet, qu’elle soutiendra. Charles, le frère d’Emmanuel, me prête l’ensemble des livres et recueils parus. De mon côté, je saisis 150 poèmes ou textes de prose consacrés par Emmanuel Looten à la région. À l’époque (j’ai 24 ans), sans informatique : un travail de bénédictin. 150 textes avec les indications offset d’impression. Sur une petite "machine à écrire". Entretemps, les financeurs annulent leur engagement… En fin d’année, j’apporte tout de même l’ensemble à Arthur pour lui montrer que la partie technique est assurée, dans le cas où un autre financement interviendrait ! Il contemple longuement la liasse en la feuilletant, sidéré, répétant sans cesse : "c’est incroyable, c’est incroyable". Il veut dire : "que quelqu’un ait réalisé ça !". Je m’attendais à tout, sauf à cette réaction : je trouve tout à fait normal d’avoir bouclé ce document. Puis il se tourne et se retourne plusieurs fois de gauche et de droite sur sa chaise à roulettes (il était en train de peindre une toile) tout en répétant : "c’est incroyable, c’est incroyable". Soudain il plonge les mains dans une rangée de cadres : ses toiles récemment réalisées. Il en extrait une grande marine, me la tend : "Tiens ! C’est pour toi !". Et je repars la marine à la main, sans bien comprendre, n’intégrant pas, avant d’être arrivé à la maison, qu’Arthur Van Hecke vient de m’offrir une toile. Cette marine illustre, ci-dessus, l’ouverture de cet article. Le plus beau cadeau qu’on m’aura fait.
Jean-Marie Drot : "le partageux". Lucette : "Il aimait les gens"
"Il aimait la lumière, en premier. Il aimait les paysages. Et il aimait les gens." Synthèse parfaite, par Lucette, dans le documentaire de Virginie Hoffmann. Germain Hirselj renchérit, en prenant l’exemple de la période Gravelines : "Les gens qu’il fréquentait à Grand-Fort l’avaient appelé 'leur peintureur’. Il se les est appropriés de cette manière : il les fréquentait quotidiennement. Il était très accessible, il parlait beaucoup. Et, évidemment, il les peignait : les pêcheurs, comme les habitants, comme les enfants." L’écrivain et documentariste Jean-Marie Drot restitue son sentiment alors qu’il retrouve Arthur dans son atelier d’Hondschoote : "Dans mille ans,(…) les fruits d’Arthur Van Hecke affirmeront toujours, tranquillement leur patiente victoire sur l’éphémère, sur le pourrissement des fibres et des peaux ; car, pour Arthur, il me semble que la peinture n’en a pas fini de capter la lumière ; (…) toujours il y a eu et il y aura chez Arthur Van Hecke le partageux, cette vaillance, ce geste de laboureur quand il peint à grands traits le copain-capitaine, ou la fille de la ferme à côté, pour les empêcher de mourir complètement ; oui, chez Arthur Van Hecke, après tant d’années de séparation, m’enchante et me réconforte, de toile en toile, la lumineuse générosité du Nord."
Arthur cumule un art et une qualité rarement assemblés : peintre et populaire
Le journaliste Bruno Cortequisse (par ailleurs l’auteur de Mesdames de France : les filles de Louis XV et de La Galerie des Glaces), rend ce bel hommage dans La Croix du Nord du 31 janvier 2003, appuyé sur l’existence d’un attachement territorial et d’une conscience régionale probablement aujourd’hui disparus : "Arthur Van Hecke nous a quittés. (…) Son œuvre, nous le savons, restera. Il était devenu le peintre le plus populaire de la région. Le plus nordiste. Le plus flamand de tous. Le public ne s’y trompait pas et se reconnaissait en lui. L’accord était profond, immédiat, d’une franchise et d’une qualité d’âme exceptionnelles. (…) Il est rare en effet qu’un artiste contemporain recueille à ce point l’assentiment et l’estime quasi-générale. C’était vrai des spécialistes, c’était vrai des amateurs d’art, c’était vrai de ceux-là mêmes qui ne s’intéressent que de fort loin à la peinture : mais il leur suffisait de savoir que Van Hecke existait et l’on n’ignorait plus, dès lors, que notre région, ses ciels, se plaines, ses monts, ses bords de mer, ses chemins bordés de saules, avaient trouvé leur chantre. Grâce à lui, nous vivions dans la rassurante certitude qu’un regard bienveillant, attentif, généreux, fraternel, était posé sur nous et sur le décor de notre vie quotidienne. Van Hecke était plus qu’un peintre : un conteur, le conteur de notre propre histoire, et ce qu’il disait, ce qu’il représentait sur ses toiles, parlait au fond de nous-mêmes. Nous avons perdu aujourd’hui ce miroir. (…) Chaque artiste est unique et nul ne remplacera Van Hecke. La région est en deuil. Comme d’un proche parent, d’un ami, d’un grand frère…" Le peintre Claude Génisson (né en 1921) : "(…) tu as reçu 'le don’ de voir et tu as sans cesse perfectionné ton acuité visuelle et la sûreté de ta main. (…) Tu peux, parce que tu es 'UN PEINTRE'. Arthur, Merci."



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