JEAN-PAUL POLETTI, MAÎTRE DE LA POLYPHONIE CORSE
- Dominique Neirynck
- 31 janv.
- 29 min de lecture
Dernière mise à jour : 20 août
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Ghjuvan Paulu Poletti, le plus grand polyphoniste du bassin de la Méditerranée… de l’initiateur majeur de la renaissance corse (années 1970) au Chef du Chœur de Sartène (U Cori di Sartè), depuis 1995. Ou comment allier une créativité et une pratique artistiques d'exception, avec une lecture humaniste, politique, sociétale : "la démarche identitaire ne sert pas à fermer, mais à ouvrir les frontières". Un peuple et un territoire valorisent une musique de 2000 ans, sans rupture.
TERRITOIRE, RACINES, IDENTITÉ, HUMANISME… Jean-Paul Poletti : "Je dis aux Corses : ne vous emballez pas, la Corse ne nous appartient pas… C’est la Corse qui fait les Corses et non les Corses qui font la Corse. Ce sont les Corses qui appartiennent à la Corse, et non la Corse qui appartient aux Corses !"
1992 : l'ouverture des J.O. D'Albertville
Février 1992 : Jean-Paul Poletti a 43 ans. Avec le groupe Les Nouvelles Polyphonies Corses, il ouvre en chants (et en corse) les Jeux Olympiques d’Albertville… Au printemps 2025 on salue ses 76 printemps… L'ouverture des Jeux Olympiques d'Albertville : https://www.youtube.com/watch?v=GWDrY2uR9KA.
Jean-Paul Poletti maîtrise à la fois la polyphonie traditionnelle corse, la polyphonie franciscaine, le répertoire sacré
J’ai eu le plaisir de rédiger les contributions Wikipedia consacrées à Jean-Paul Poletti et au Chœur de Sartène : "Ghjuvan Paulu Poletti (en français : Jean-Paul Poletti) est un musicien polyphoniste Corse né à Ajaccio le 28 mai 1949. Auteur-compositeur-interprète, chercheur, Chef de chœur, il pratique la polyphonie traditionnelle corse, la polyphonie franciscaine, le répertoire sacré." Il est le seul polyphoniste corse à maîtriser, dans l’excellence, à la fois ces 3 domaines du chant corse.

Le rôle du chant dans l’évolution récente de la Corse
En 2005 j’interviewe Jean-Paul Poletti pour un dossier dans le spécial Corse de Méditerranée Magazine (Milan Presse) ; je lui demande à quel moment il a pris conscience que le chant peut jouer un rôle fondamental dans l’évolution de la société corse : "Dès les années 70, en chantant des polyphonies dans les cafés d’Ajaccio. J’ai été emmené et retenu au poste pour ça. Police et justice m’ont dit : 'il est interdit de chanter Corse !'. J’en ai alors pris conscience : l’artiste est toujours face au pouvoir. Mais avec le recul je les remercie : ils m’ont fait une 'pub' fantastique. Aujourd’hui tout le monde me dit : 'Bravo pour tout ce que vous avez fait !’... Ainsi va la marche du temps ! La vraie question est donc : qu’est-ce qui restera de nous, de notre génération, dans 100 ans, quand, tous, nous aurons disparu ? Eh bien l’artiste restera s’il s’est consacré à l’éveil, au réveil de ses contemporains. Avec en plus une fonction sociale et économique en Corse, car chez nous la polyphonie exprime toutes les facettes de la vie." Autour de 1980, lors des années de plomb dans le nationalisme corse, Jean-Paul Poletti se mettra en marge du mouvement corse, dans une lettre ouverte courageuse, parue dans la presse en 1980, où il fustige "ces Corses qui tuent des Corses". Jean-Paul Polleti c’est un combat que ne cesse jamais.
L’univers musical de Jean-Paul Poletti se forme dès l’enfance
Dominique Geronimi le rappelle, dans l’article Les univers de Jean-Paul Poletti (magazine Kalliste La Corse plein sud, été 2016, n° 33, p. 124 à 131) : "Jean-Paul Poletti est marqué dans son enfance par les chanteurs Bastiais, particulièrement Félix Avazzeri, les ténors César Vezzani et José Luccioni, et par le musicien Vincent Orsini ('mon premier maître, à l’origine de ma carrière')". Le regretté Jean-Pierre Allaux, alors rédacteur en chef de l’hebdomadaire La Vie, avait signé un texte titré Et chante l'âme du peuple corse (La Vie, n° 2730, 25/12/1997) : "(Jean-Paul Poletti) est formé, de 1987 à 1990, à la grande école : les classes de contrepoint, d’harmonie et de direction de chorale des Scholae Cantorum de Florence et de Sienne.”
Jean-Paul Poletti sera un acteur majeur du "Riacquistu", la réappropriation corse des années 1970 et 80 : le groupe Canta u Populu Corsu
Jean-Paul Poletti marquera de son empreinte cet immense mouvement de "réappropriation" militante de la culture corse, qui caractérise les années 1970 et 1980. Ce riacquistu s’est réalisé en un demi-siècle d’acharnement, dont on peut retenir deux grandes phases : les recherches, le miraculu di u ’70.
Après la seconde guerre mondiale, la polyphonie fait l’objet d’enregistrements menés par des chercheurs dans le cadre de missions ethnographiques. Elles auront pour effet d’éviter la perte irrémédiable du fond. On songe ici au travail des musicologues Félix Quilici et Paul Arrighi : inlassablement, pendant trois décennies ils arpenteront la Corse pour enregistrer et travailler ce son, d’abord à dos d’âne puis avec du matériel de plus en plus performant. On notera aussi à cette époque le rôle capital (de transmission, d’expression et de création) joué par le menuisier Ghjuliu Bernardini, le père de Jean-François et Alain, aujourd’hui meneurs du groupe I Muvrini.
Suivra un basculement important : la fusion avec la première revendication identitaire des années 1970. Elle est symbolisée par un groupe devenu mythique, Canta U Populu Corsu. Stéphane Davet titre Le pari musical et pacifiste des grandes voix corses dans Le Monde du 19 juin 1999 : il rappelle que Jean-Paul Poletti fonde en 1973, avec Petru Guelfucci et Minicale, le groupe Canta u Populu Corsu. Cette grande aventure est appelée le miraculu di u ’70 : il correspond à l’investissement d’une génération plus jeune sur ce phénomène musical, une génération qui va définir ses repères identitaires. Une génération qui se lancera massivement et conjointement dans les premiers concerts grand public, le militantisme régional, l’enseignement du corse et l’activité associative culturelle. Sans oublier la poursuite du travail de mémoire ; le journaliste Arnaud Vaulerin le rappelle dans La Croix (Les voix de Sartène chantent la terre corse, 22 juin 1999) : "Au volant d'une vieille 203 Peugeot, accompagné d'Alain Minicale, (Jean-Paul Poletti) avait ratissé les petits villages de la Corse à la recherche des sons et des histoires, d'un véritable bouche à oreille. 'On a refait une tradition.' Et rattrapé in extremis le temps perdu." Canta U Populu Corsu, par 9 albums et une tournée permanente, fera redécouvrir, à la Corse et au monde, le chant et la polyphonie corse. Le Routard : Corse (Hachette tourisme, 2016, p. 382-383) enfonce le clou : "'Canta u Populu Corsu' est en grande partie à l'origine du renouveau du chant corse et de son actuel succès. Directement ou non, la plupart des chanteurs et des groupes insulaires qui se produisent aujourd'hui en sont issus." Avec le groupe Les Nouvelles Polyphonies corses, Jean-Paul Poletti assure l’ouverture sonore des Jeux Olympiques d'Albertville de 1992 et, en 1994, il reçoit une Victoire de la musique. L’œuvre de Canta u Populu Corsu sera poursuivie par de nombreux groupes, dont on citera Chjami Aghjalesi et A Filetta.

Jean-Paul Poletti, dans la lignée de la Résistance
Tout comme Jacques et Jean-Claude Tramoni rappellent le souvenir de leur grand'père Jean Tramoni, tombé en Belgique pendant la 1re Guerre mondiale, Jean-Paul Poletti place Dominique Lucchini en tête de ses références personnelles. Dominique Lucchini sera l'un des responsables de la Résistance en Corse. Il naît en 1919 à Cargiaca, le village voisin de celui de Jean-Paul Poletti. Il nous quitte en 2002.
De Gaulle sur Dominique Lucchini : "Le plus héroïque et le plus glorieux des patriotes corses"
Berger, il s’engage dans la Royale et participe au conflit d’Extrême Orient, puis s’engage dans la Résistance pendant la 2e Guerre mondiale. Février 1944, le Général De Gaulle est alors Président du Gouvernement Provisoire de la République... il attribue à Dominique Lucchini la Médaille militaire et la Croix de guerre avec palme. Il accompagne ce geste de cette citation : "Patriote magnifique de vigueur physique, de calme, de courage, d’énergie, dont les exploits surprenants ne se comptent plus, a été durant l’occupation étrangère la terreur des troupes italiennes auxquelles il infligera de lourdes pertes et qu’il ridiculisera en maintes occasions. Est sans doute le plus héroïque et le plus glorieux des patriotes corses de 1943." Lorsqu’en septembre 2017 Bastia inaugure une place Dominique Lucchni, c’est tout naturellement Jean-Paul Poletti qui écrit et chante Tu Dumenicu. Sources :
1994 : Jean-Paul Poletti intègre le "Royal College" de Londres
2002 : l'Opéra de Lyon crée sa "Messa Sulenna"
2 œuvres de facture classique : Cantata Corsica et Messa Sulenna. En 1994, Jean-Paul Poletti devient membre d’honneur du Royal College de Londres, pour sa Cantata Corsica. En mars 2002, l'Opéra de Lyon crée sa Messa Sulenna, composée en 1998 (Pierre Léoni, Le Figaro : Poletti, mémoire de l’île, 13/03/2002). Pour l’exécution, l’Opéra de Lyon regroupe l'Orchestre de l'Opéra de Lyon, le Chœur de l'Opéra de Lyon, et bien sûr le Chœur de Sartène, sous la direction du Chef de chœur britannique John Alldis.

En 2009 Petru Guelfucci et Jean-Paul Poletti font entrer la polyphonie corse au Patrimoine immatériel de l’Unesco
Wikipedia : "Avec le chanteur Petru Guelfucci, Jean-Paul Poletti est à l’origine de la candidature de la paghella, l’une des formes polyphoniques corses, au patrimoine immatériel de l'Unesco. Relayée par un vote unanime de la Collectivité Territoriale de Corse, la candidature est retenue par le comité de sauvegarde du patrimoine immatériel de l'Unesco, réuni le 1er octobre 2009 à Abu Dhabi.”
TERRITOIRE, RACINES, IDENTITÉ, HUMANISME… Jean-Paul Poletti : "Nous avons fait inscrire la polyphonie corse au Patrimoine Mondial de l’UNESCO… Cela veut bien dire ce que ça veut dire : la polyphonie corse n’appartient pas aux Corses : elle appartient à toute l’humanité."
30 ans en 2025 : Le Chœur de Sartène – U Cori di Sartè... Jean-Paul Poletti, mémoire de l’île
Jean-Marc Raffaelli, dans Corse-Matin (L’anthologie de Jean-Paul Poletti, miroir de 40 ans de carrière, 21/10/2009), rappelle que Jean-Paul Poletti a composé 158 chants et 9 œuvres classiques. Et Stéphane Davet précise dans Le Monde : "Ou comment, à partir du tronc commun d'un militantisme culturel fondu à une cause politique, les voies (voix) ont pu bifurquer vers la recherche patrimoniale, le renouveau esthétique et le professionnalisme.”
Jean-Paul Poletti "a fait entrer la polyphonie corse dans l'histoire de la musique classique"
Anne-Marie Grué précise dans l’hebdomadaire Le Figaro Magazine (Corse du Sud : sur la terre des seigneurs, 10/08/2002) : aujourd’hui et depuis 30 années Jean-Paul Poletti se consacre tout entier à la direction du Chœur de Sartène (U Cori di Sartè), qu'il a créé en 1995. Pierre Léoni, dans Le Figaro (Poletti, mémoire de l’île, 13/03/2002) : "l’artiste n'a rien perdu de ses convictions, mais aujourd'hui son militantisme s'exprime dans la beauté. Aujourd'hui, son rêve de voir entrer la polyphonie méditerranéenne dans l'histoire de la musique classique est devenu réalité.”
Le Chœur de Sartène : 6 chanteurs héritiers d'une tradition multiséculaire
Depuis fin 2017 le Chœur de Sartène regroupe :
le ténor Jean-Louis Blaineau : originaire de Appietto, il rejoint le Chœur de Sartène en 2000 ;
le baryton Mathieu Maestrini ;
le ténor Stéphane Paganelli : soliste, il rejoint le Chœur de Sartène en 2000 ; Stéphane m'aura considérablement aidé et soutenu dans la rédaction des contributions Wikipedia ;
le baryton Jean-Paul Poletti ;
la basse Jacques Tramoni : initié très jeune au chant grégorien par Père Ulrich, il est première basse du Chœur et l’"âme" du Chœur : il sera pendant 23 ans présent à tous les événements, depuis le premier jour ;
la basse Jean-Claude Tramoni : jeune frère de Jacques, il fut l’élève de Jean-Paul Poletti et vivra avec lui la saga de Canta u Populu Corsu ; membre du groupe Les Nouvelles Polyphonies Corses, il ouvre avec Jean-Paul Poletti les Jeux Olympiques d’Albertville.

Successeurs du Chœur du Couvent "San Damianu"
Les 6 chanteurs du Chœur de Sartène prolongent en ligne directe l'héritage du Chœur du Couvent Saint Damien, qui cesse son activité en 1912. Grâce au Chœur de Sartène, il s'agit d'une simple "suspension", et non d'une "cessation". Le Chœur de Sartène pratique la polyphonie traditionnelle corse, la polyphonie franciscaine, le répertoire sacré ; il exprime un "art humble et beau, soucieux de perfection" (Le Routard : Corse, Hachette tourisme, 2016, p. 383).

Un fonds musical millénaire : la paternité de Père Ulrich, ou l'"identité ouverte"
Wikipedia : "Le Chœur de Sartène fait revivre un fonds millénaire dont le moine flamand Père Ulrich, du couvent San Damianu, sur les hauteurs de Sartène, était l’un des découvreurs et dépositaires ; jusqu’à son décès Père Ulrich conseillera le Chœur de Sartène et Jean-Paul Poletti, comme le rappelle Stéphane Davet dans Le Monde du 19 juin 1999.” C'est en référence à la vision politique et à la pratique quotidienne de l'Ordre des Moines Franciscains que Jean-Paul Poletti a promu la notion d'"identité ouverte”.
Les moines Franciscains, souvent des Flamands, ont aidé à conserver la polyphonie religieuse corse
Dans La communication orale (2003, Editions d’Organisation), j’évoque l’importance de ces moines, et particulièrement de Père Ulrich, aujourd'hui disparu : "Ces vagues successives de moines, bien souvent venus des rivages de la Mer du Nord, ont conservé un fond fabuleux. Père Ulrich vous recevra au monastère San Damianu en faisant l’étonné quand on lui dit l’admiration qu’on a de croiser quelqu’un qui a consacré sa vie à permettre à un pan entier du patrimoine de l’humanité de ressurgir aujourd’hui. S’il vous est donné d’assister à une répétition du Chœur d’Hommes de Sartène, et si vous voyez à la fin d’un chant Jean-Paul Poletti, lui le musicien d’exception, se retourner vers un vieux moine qui arrive du fond de l’église et redevenir soudain un élève docile qui demande : 'Qu’en pensez-vous Padre ?', et si vous entendez le moine rétorquer : 'Pas mal, mais un peu plus moderato serait bienvenu…', alors vous êtes en face de Père Ulrich. L’un des derniers représentants de cette formidable diaspora des Franciscains. En fait la Corse a été nourrie culturellement pendant des siècles par des centaines de moines de cet ordre, aujourd’hui réduit à quelques derniers représentants, âgés. Ces moines ont non seulement eu le génie de faire œuvre généreuse en éduquant et formant des générations de Corses, mais de plus ils ont su admirablement se fondre dans le paysage et même maintenir et entretenir, par la conservation, la compilation et la notation, le fond polyphonique corse, unique au monde. C’est la raison pour laquelle nous citons volontiers ici Père Ulrich, qui force l’admiration, et dont le Couvent San Damianu (Saint-Damien), sur les hauteurs de Sartène, défie le temps et le commun.”
Des concerts et tournées en Corse, en Europe et dans le monde. En 2018 avec le Trio de la Scala de Milan
Sur Wikipedia, je reprends la liste des tournées, à la lecture de la presse consacrée au Chœur : "Le Chœur de Sartène se produit en permanence en Europe et dans le monde : à Tokyo, New York, Venise, Vienne, Londres (Jean-Marc Raffaelli, Corse-Matin, L’anthologie de Jean-Paul Poletti, miroir de 40 ans de carrière, 21/10/2009), Djibouti (Christophe Laurent, Corse-Matin, Chaleur et émotion pour les 70 ans de l'escadron 'Corse' à Djibouti, 15/01/2014), au Mexique, en Chine, en Russie (Agenda, Le Parisien, 26 juin 2016), à Téhéran, Rabat, Rome, à l'Île de la Réunion, en Algérie (Hakim Kateb, Le Chœur de Corse à Ibn Khaldoun : les voies du peuple libre, L'Expression-Le Quotidien, 21 juin 2005). Chaque année une tournée se déroule d'avril à octobre : en 2017 elle franchit le cap des 100 concerts. En 2018, la tournée passe par l'Abbaye Saint-Victor de Marseille, l’église Saint-Louis-en-l’Île sur l’Île Saint-Louis à Paris (le 15 août, dans le cadre du Festival Musique en l'Île), le Théâtre de verdure de Sartène ; sont proposés 2 concerts exceptionnels avec le Trio de la Scala de Milan (notamment le 28 juillet dans la Cour du Palais des Gouverneurs de Bastia)."
Le Chœur de Sartène dépasse les 300 000 entrées
Plus de 100 concerts par an depuis 2017. Complétons ce chiffre par un autre : le nombre total d’entrées aux concerts du Chœur… En 30 années, en 2025, à raison de 50 concerts en moyenne chaque année, et de 200 entrées en moyenne par concert, le compteur du Choeur de Sartène atteint le cap des 300 000 entrées.

Discographie : 9 CD... "un bouquet déposé sur le temps"
Voici la discographie, telle que j’en présente la liste sur Wikipedia :
Polyphonies Corses (1996). Le livret d’accompagnement est présenté par Marcel Landowski.
Polyphonies Franciscaines (1997). La partition du Transitus de Saint François d’Assise a été présentée à Jean-Paul Poletti par Père Ulrich, du couvent San Damianu.
Fiori di a memoria (1999). L'album est dédié à Père Ulrich, du couvent San Damianu, et le livret d’accompagnement est introduit par Philippe-Jean Catinchi, journaliste au quotidien Le Monde. Album essentiel, fondamental dans le domaine de la polyphonie corse religieuse. Jean-Paul Poletti : "Il y a dans cet album un peu d’un grand voyage à travers la Corse. Du nord au sud, des chants les plus âpres aux instants plus tendres. Des polyphonies rocailleuses du centre de l’île aux partitions retrouvées du Couvent St Damien de Sartène, de la paghjella au lamentu, j’ai voulu avec mon chœur d’hommes en faire un bouquet pour le déposer sur le temps. Les travaux et les jours sont là, comme les moments les plus sacrés ou d’autres d’infinie solitude. C’est tout un coffret de sons et de couleurs qui pour nous sont d’une immense richesse, car ils ne sont ni plus ni moins que la vieille moisson de l’avenir". Etude détaillée : In Monte Olivetti (manuscrit retrouvé au Couvent de Sartène), Cantu di a tribbiera (chant traditionnel arrangé par Jean-Paul Poletti : chant du battage du blé), Tantum ergo (chant de Noël retrouvé au Couvent de Sartène), U purgatoriu (exemple caractéristique de la richesse de la musique corse : cette polyphonie a été transmise oralement à des bergers de Guagno au cours des transhumances… ou la Divine Comédie de Dante adaptée sur la forme des chants de ce village, puis finalement interprétée à Sartène par Jean-Paul Poletti), L’Ariola (comptine de Noël écrite au 19e siècle et arrangée par Jean-Paul Poletti), O zia Paula Maria (paghjella, court chant profane composé de 6 vers de 8 syllabes, socle de la musique corse), Dio Vi Salvi Regina (hymne corse : mélodie du 12e siècle en l’honneur de la Vierge Marie), Brunedda (chanson qui évoque la beauté d’une femme brune ; chanson commune à la Corse et à la Sardaigne), La Violetta (chant toscan du 16e siècle), Ciucciarella (chant traditionnel arrangé par Jean-Paul Poletti : "la" berceuse corse… simplement sublime).
Cantata Corsica (2000). Cette cantate est composée par Jean-Paul Poletti, orchestrée par Costa Papadoukas, interprétée par le Chœur de Sartène, le Chœur Monteverdi de Bono (Sardaigne), l’Orchestre Philharmonique de Sibiu (Roumanie), sous la direction de Ciprian Para. La cantate ouvre en 1995 la saison du Théâtre du Châtelet à Paris (Jean-Paul Sportiello, Jean-Paul Poletti et le Chœur de Sartène le 25 avril, Le Populaire Limoges, 22 avril 2015).
Messa Sulenna (2002). Parue chez Universal, la messe est composée par Jean-Paul Poletti, orchestrée par Costa Papadoukas, interprétée par le Chœur de Sartène, l’Orchestre Philharmonique National de Sibiu (Roumanie), sous la direction de Ciprian Para, et le Chœur Lyrique Toscae Gentis di Firenze, sous la direction de Silvio Segantini. Comme je l'ai précisé plus haut, l'Opéra de Lyon la crée en 2002.
Cantu di a Terra (2003). Paru chez Universal.
En Chemin - Caminendu (2006). Paru chez Universal.
Oratorio Terra Mea (2006). Paru chez Universal, l’Oratorio Terra Mea est écrit et interprété en corse et en latin. C'est une commande de la CTC, Collectivité Territoriale de Corse / Cullettività Territuriale di Corsica, à l’occasion du vernissage en 2005 de l’exposition "Corsica Christiana : 2000 ans de christianisme en Corse", au Musée Régional d’Anthropologie de la Corse – Museu di a Corsica, à Corte. Le concert de création a lieu à la Sainte-Chapelle à Paris les 17 et 18 mai 2005. Nous sommes en pleine actualité pour cette création a capella, commandée par la Région Corse : l'Oratorio retrace l’évolution, en corse et en latin, de l’ensemble des courants musicaux qui ont accompagné la vie religieuse en Corse, des sources du chant antique jusqu’aux musiques contemporaines. C’est une œuvre universelle, la "religion" étant prise ici dans son sens d’origine : ce qui « re-lie » les hommes. Jean-Paul Poletti le rappelle : "la religion des Corses n’est pas du domaine du concept mais du domaine du vécu".
Un aboutissement : le chef-d’œuvre "20 Anni" en 2015
20 Anni : ce CD est destiné à célébrer les 20 ans du Chœur. Il regroupe des chants sacrés et profanes et est enregistré à la Chapelle Impériale d’Ajaccio : les Editions Productions Ricordu précisent que c'est le premier enregistrement réalisé dans ce lieu, qui forme l'aile droite du Musée Fesch. Le CD est chanté en corse et en latin : A Rota, Credu, Stabat Mater, Ave Maria, La Divina Commedia, Terra Mea, L’anniversariu di Minetta, Dies Irae, Introitu, Vexilla Regis Prodeunt, Lode di Sepolcru, U lamentu di Ghjesù, De Profundis, In Monte Oliveti, Donna Nera, Salve Sancta Parens. Jean-Paul Poletti est l’auteur de nombreuses compositions : A Rota, Credu, Terra Mea, Introitu. Jean-Paul Poletti et le Chœur de Sartène touchent ici la perfection : les interprétations sont époustouflantes. L’Ave Maria, particulièrement, est un chef-d’œuvre.

Filmographie : un documentaire, un DVD
Le Chœur de Sartène est le sujet d'un documentaire et d'un DVD :
Documentaire Voyage au cœur des polyphonies corses (2012). Réalisé par Jean-Christophe Ballot, photographe et documentariste, et produit par Injam production (Marc Andreani), le documentaire est en partie consacré au Chœur de Sartène.
DVD Viaghju in Pulifunia - Voyage en Polyphonie (2016). L’association Melos produit le 1er DVD consacré au Chœur de Sartène, qui paraît le 15 août 2016. Il regroupe 10 chants, dont l’Ave Maria de Jean-Paul Poletti. Il est présenté à Ajaccio, en l’Eglise Saint Erasme, le vendredi 7 octobre 2016.
Création collective en 2019 : "U Catinacciu di Sartè"… et le Chœur de Sartène devient école…
J’intègre ce texte en avril 2019 dans ma contribution Wikipedia sur le Chœur "Initié et porté par le Chœur de Sartène, U Catinacciu di Sartè est créé par Le Chœur de Sartène, le Chœur de la Confrérie de Sartène (La compagnia del santissimo sacramento di Sartè, instituée par le Pape en 1539 : l’une des 70 confréries de Corse), le groupe polyphonique Pumonti (Thierry Courtaud, Ceccè Ferrara, Claude Fortunato, Ceccè Lanfranchi, Patrick-François Santini). 17 chants polyphoniques forment ce projet ; compositeurs (ordre alphabétique) : Jean-Louis Blaineau, Jean-Paul Poletti ; auteurs : Ceccè Ferrara, Ceccè Lanfranchi, Stéphane Paganelli. La création est un hommage au Catinacciu di Sartè, procession annuelle d’un pénitent le Vendredi saint : catinacciu signifie homme enchaîné en corse et en latin. La procession est organisée par la Confrérie de Sartène depuis le 15e siècle : avec Bruges en Flandre et Séville en Espagne, c'est l'une des plus importantes d'Europe. Cette œuvre fait l’objet d’une tournée de printemps de 6 concerts en Corse (qui, pour le Chœur de Sartène, s’ajoute à sa tournée de printemps sur le continent) ; elle débute à Sartène au cours de la Semaine sainte, le mercredi 17 avril en l'église Santa Maria Assunta."
Porter image et identité par la fusion parole / musique : l’exemple corse
La polyphonie corse a conservé en son sein des formes d’expression datant d’avant la Renaissance. Le musicologue allemand Markus Römer, qui a passé au total douze mois en Corse pour une importante étude d’ethnomusicologie dans la deuxième partie de la décennie 1970, parue aux éditions Steiner de Wiesbaden en 1983, l’affirme : "Je suis persuadé qu’une ancienne couche musicale de chant religieux s’est entremêlée avec les nouveautés du traitement harmonique introduites à la Renaissance. On ne peut certainement pas parler d’un développement isolé particulier à la musique corse, mais nous trouvons dans cette musique magnifique des vestiges du passé, qui témoignent de l’extrême diversité des traditions, pas seulement orales, de l’art vocal du Moyen Age et surtout de la Renaissance." Markus Römer décrit la magie naturelle propre au chant corse : "Ce ne sont certes pas les chemins empruntés par les grands compositeurs que sont Dufay, Josquin, Obrecht, Isaak (…) ; ce sont plutôt des sentiers (mal balisés et d’autant plus difficilement accessibles à nos investigations) d’une musique populaire capable de pénétrer le sentiment par l’expression d’une fraîcheur spontanée, qui dans toutes les musiques de tradition orale suscite l’admiration."
La saga d’une réappropriation du chant corse est initiée par… une Anglaise
Extrait de La communication orale (Editions d’Organisation) : "On a peine à croire, quand on connaît le succès actuel de la parole chantée corse, que cette parole a failli être condamnée à l’oubli… Le phénomène polyphonique a été en Corse redécouvert par une écrivain Britannique, aventurière aristocrate, après la seconde Guerre mondiale, au hasard d’un de ses voyages. Elle est, en 1948, invitée par un ami Corse à passer quelque temps dans le sud de l’île avec son mari, le peintre Leonard Rose. Elle sera proprement terrassée par l’émotion à l’occasion d’une veillée de Noël dans une chapelle : 'J’avais l’impression d’entendre la voix des entrailles de la terre. Un chant venu de l’origine du monde. Celui des commencements qu’on n’ose espérer jamais accessible…’. Ce moment fera basculer sa vie : plus jamais Dorothy Carrington ne quittera la Corse, où elle vit toujours, un demi-siècle plus tard, cours Napoléon à Ajaccio ! Elle vient malheureusement de nous quitter, à 91 ans, le 25 janvier 2002, et on pourra relire le très bel hommage de Philippe-Jean Catinchi dans Le Monde du 29 janvier 2002 : 'Dorothy Carrington, “ethnohistoriographe” de la Corse'".
Secunda, bassu, terza : les 3 voix corses, depuis la Renaissance
Philippe-Jean Catinchi, par ailleurs journaliste au quotidien Le Monde, est l’auteur en 1999 d’un livret remarquable : Polyphonies Corses (Cité de la Musique / Actes Sud), qui inclut un CD ; il rappelle que "le sujet importe moins que le plaisir attendu du partage." La structure du chant polyphonique est néanmoins encadrée : "la secunda lance le chant seule, à découvert, donnant le ton (…) ; la bassu la soutient ; puis la terza intervient, chargée généralement de l’ornementation, puisque son rôle tend à être plus interprétatif que structurel." Cet échange à trois concerne donc la bassu (grave), la secunda (moyenne), la terza (aiguë). On retrouve ici la règle TBB : ténor-baryton-basse. Jean-Paul Poletti défend la présence d'une polyphonie à 2 voix en Corse jusqu'à la Renaissance : l'organum purum, ou polyphonie ancienne, dans laquelle le chant grégorien (syllabique : 1 syllabe = 1 note) est accompagné, pour chaque syllabe, par une voix à mélismes (mélismatique : 1 syllabe sur plusieurs notes)... les 2 voix se retrouvent ensemble sur chaque consonne qui démarre une nouvelle syllabe. La terza n'apparaissant que sous l'effet de la Renaissance.
La polyphonie corse intègre 2 millénaires d'évolutions musicales de l'Europe
Extrait de La communication orale (Editions d’Organisation) : "Saute aux yeux l’extraordinaire richesse historique et musicale de la polyphonie telle que les Corses se la sont transmise. Tout d’abord considérons bien que les formes actuelles sont le résultat d’un travail sur deux millénaires. Voilà en fait le creuset du mode de musique que le monde moderne utilise, mais aussi des modes précédents, qui ont été intégrés. Un exemple : aujourd’hui encore, la tierce (qui est le troisième degré d’une gamme : si on prend l’exemple de la gamme de do (do ré mi fa sol la si do) le troisième degré est mi) peut être chantée de la manière contemporaine (mi), ou mineure contemporaine (un peu plus bas : mi bémol), mais aussi entre les deux, ce que les Corses appellent la mezana. Cette réalité, qui vaut pour d’autres notes, ou d’autres pratiques, prend ses racines avant les révolutions musicales que l’Europe a pu engendrer au cours des deux derniers millénaires, en tout cas avant la Renaissance."
"Chjama’è rispondi" : la polyphonie corse, intégrateur social
L’universitaire Dominique Salini (Docteur ès lettres, ethnomusicologue, Professeur à l'Université de Corse) fait paraître en 1996 : Musiques traditionnelles de Corse (A Messagera / Squadra di u Finnusellu). Dominique Salini : "(…) la musique corse comme toute musique participe à la lente, très lente organisation d’une société et (…), loin d’être un domaine limité aux seules explorations du musicologue, elle interpelle les Sciences Humaines dans leur ensemble." Philippe-Jean Catinchi montre qu’une des formes du chant corse, la chjama’è rispondi, chant monodique alterné, correspond à ce lien entre musique et société : la chjama’è rispondi, échange entre deux chanteurs, "peut être lue comme la soif de résolutions des tensions, voire de conflits, individuels ou collectifs, passions violentes et angoisses diffuses dont la poésie peut (seule ?) déjouer la force négative, libérant les esprits pour asseoir la cohérence nécessaire au groupe. (…) On retrouve la même mission dans la pratique de la paghjella. Là aussi le chant partagé semble désamorcer les tensions du groupe en les métamorphosant par la fusion des différences qui sait toutefois prudemment garantir la spécificité de chacun (timbre, couleur, intonation)."

Improviser : la "terza", la "paghella"
La polyphonie corse donne une place importante à l’improvisation : ainsi la terza, la voix la plus haute, peut-elle se lancer hors des règles et normes de la musique ; Philippe-Jean Catinchi décrit ces outils qui "échappent à la démarche méthodologique utilisée pour les musiques écrites : l’improvisation (…) et, plus encore, l’ornementation." Il rappelle également que ce trait caractérise une des formes du chant corse, la paghella : "A paghjella est un chant improvisé, sur le lieu de travail ou de rencontre, ce qui en fait le chant de retrouvailles idéal autour d’un comptoir ou à l’occasion d’une foire."
Le chant corse porte en lui-même une politique culturelle
Le réveil de la polyphonie aura permis aux Corses de porter une vue du monde, cohérente avec des concepts de développement territorial, socio-économique. Voire politique. Sur ce point, elle affiche une valeur ajoutée qui correspond à la notion de politique culturelle : être à la fois permanente et porteuse d’une force spécifique à la Corse. Philippe-Jean Catinchi parle de "requalification" culturelle : en Corse le chant est "requalifié par la vogue des 'musiques du monde', où la création contemporaine côtoie, sans trop de souci des étiquettes, l’expression traditionnelle". Plus important encore : "désormais, phénix improbable, c’est la musique vocale de l’île qui porte l’identité du lieu."
TERRITOIRE, RACINES, IDENTITÉ, HUMANISME… Jean-Paul Poletti : "La Corse ne fabrique plus de Corses si elle perd ses valeurs de fraternité et de respect. La Corse est plurielle : la Corse est la somme de 32 peuples, avec ses Génois, ses Juifs de Bastia, ses Grecs de Cargèse, ses Romains de Sartène, dont je suis. Cela fait de la Corse une formidable machine à intégrer. Mais notre île voit sa langue et donc son identité reculer chaque jour, et c’est bien là qu’est le problème : il n’y a pas de racisme quand un peuple est sûr de son identité, parce qu’il est alors en capacité d’accueillir, de respecter et d’intégrer l’étranger. Je dis souvent que ce n’est pas pour rien, tout de même, que sur notre drapeau se trouve une tête de Maure !"
La polyphonie corse : carte de visite, parole de vie
Chez les Corses la communication verbale peut passer par le vecteur de la musique comme par celui de la parole : même écriture, même expression, même oralité ; elles ne se complètent pas, elles se fondent l’une dans l’autre. Et de ce fait, comme l’explique Philippe-Jean Catinchi, portent naturellement l’identité : "Carte de visite d’une région où le chant fut toujours bien plus qu’un divertissement ou une recherche esthétique : une parole de vie, l’expression première de l’homme et le gage de son intégration sociale."
Un rapport au temps qui passe : le présent chasse la codification
Philippe-Jean Catinchi : "Le seul temps de référence possible est celui-là même où le chant s’invente, s’élève et s’offre à l’auditeur. Hic et nunc. Dès lors chaque reprise d’un chant est une version nouvelle, excluant l’idée même de répétition. L’aléatoire ou l’imprévu ne sont pas des dangers, mais ce qui fait le prix d’une pratique. Conséquence de cette temporalité spécifique, chaque chant est un moment unique, un acte magique qui dit le monde, le refonde. La vérité, comme la variété, tient donc à l’émotion et non à l’argument musical proposé."
La polyphonie en Corse : tous les moments de la vie
Extrait de La communication orale (Editions d’Organisation) : "La pulifunia peut critiquer, déplorer, se moquer, séduire, se lamenter, louer Dieu, servir la messe ou les processions, soutenir l’apéritif ; elle peut être selon les cas berceuse, comptine, chant de labeur, de mort, d’histoire ou de mythologie, de confrontation. Comme il sied à un outil de communication orale : toutes les circonstances de la vie sont couvertes. Dominique Salini, classe ainsi les 'espaces' de la polyphonie corse : mort, vie, travail, ludique / amoureux, liturgique."
"Haute fidélité à quoi ?"… le chant corse est une parole
Belle évocation par Philippe-Jean Catinchi : "Au commencement était le verbe. Au commencement était le chant. Mais ce n’est pas l’Histoire qui l’atteste, ni la foi qui l’affirme. Seulement l’inépuisable pouvoir du mot, synthèse étroite de la littérature et de la musique, dont les rapports de dépendance réciproque obsèdent les musicologues. Abandonnons-leur un chantier dont le monde de l’oralité, sans s’y soustraire, déjoue les approches usuelles. Si l’expression polyphonie en Corse apparaît si résolument singulière, c’est à cette grammaire de base, transgression absolue des codes de l’écrit, qu’elle le doit." L’universitaire Dominique Salini consacre le 1er chapitre de Musiques traditionnelles de Corse à "L’oralité en question ou l’oreille symbolique" : "La perpétuation, à la fin du XXe siècle, de formes musicales de cette nature, est un élément fondamental pour toute étude de type esthético-musicologique, car elle brouille les critères d’analyse classiques fondés sur une conception linéaire de l’histoire, défie notre appréhension élitaire des événements et nous oblige à reconnaître le rôle fondateur du symbolique au cœur du musical. (…) L’essor technologique inouï qui caractérise les quarante dernières années nous condamne à entendre, sollicite de manière permanente la disponibilité de l’oreille. On ne cesse de proclamer, avec un optimisme démesuré, la foi en une très haute technologie, en une plus parfaite haute-fidélité ; or, de quel son s’agit-il ? Haute fidélité à quoi ? Ceci reste bien évidemment sans réponse, comme si la société actuelle était parvenue à une perception totalement abstraite de la musique, comme si le son avait été totalement dé-vitalisé par son passage à travers l’instrument médiatique." Extrait de La communication orale (Editions d’Organisation) : Dominique Salini "montre le sens de l’oralité caractéristique de toute forme de musique populaire, fondé sur un rapport humain de bouche à oreille (a bocca en corse), qui sert fondamentalement à propager et transmettre les mythes de la vie en collectivité, les utopies communes, et à sous-tendre ainsi la vision symbolique du monde. Comme dans la communication orale par la parole, la polyphonie a en Corse une fonction éminente de transmission de messages. (…) L’explication que donne Dominique Salini de la spécificité de la polyphonie corse comme étant une forme de parole nous ramène au croisement de la philosophie et de l’histoire de la musique. Il semble que l’évolution de la musique en Occident l’ait amenée progressivement à se désincarner, à perdre son sens vital d’origine, à se codifier jusqu’à n’être plus transmissible que par écrit et par le solfège, seule clé d’entrée codée et incontournable. La musique a été investie par l’extra-musical et a été oubliée par l’homme occidental en tant qu’expression du doute philosophique sur la vie. Elle est devenue un système cérébral, théorique, avec des bases rationnelles. Bref elle est devenue raisonnable et scientifique, et cette musique savante, désincarnée, s’est éloignée petit à petit de sa pratique populaire par le plus grand nombre. L’art était 'vécu', il est devenu 'interprétable' par un classement selon un tableau esthétique aux catégories bien formatées, normées, cadenassées. L’effet ne s’est pas fait attendre… tandis que la musique ne peut plus remplir la fonction fondamentale de transmission, c’est la parole qui prend sa place."
"Paroles et musique"… Ici la parole est musique, la musique est parole
Les Corses utilisent le terme versu. On ne peut pas le traduire par "vers" car ce serait séparer "paroles" et "musique", comme dans l’expression "paroles et musique". En Corse le versu est à la fois le vers et la phrase musicale. Philippe-Jean Catinchi décrit "la spécificité de l’expression unitaire, verbe et son, qu’il recouvre (…). Le versu exprime la dépendance mutuelle du verbe et du son, clé de l’improvisation qui est la matière même du poète". La codification de la pratique polyphonique est de ce fait difficilement réalisable en Corse, parce que la notion de versu la rend très libre, en ce qu’elle détermine en permanence des manières différentes d’interpréter "(…) la référence au versu, dans une tradition orale, est un élément d’instabilité puisque tout ce qui n’est pas codifiable, et comme tel exclu des transcriptions écrites (l’intonation, l’inflexion comme la couleur de la voix, le débit, l’hésitation et la rupture, en bref le grain et le rythme du chant du poète), constitue le nouvel invariant. Ce que la translation à l’écrit d’une pratique orale ne parvient pas à rendre, confondant même la rythmique de la forme poétique, structures métrique et strophique, assez définie pour faire espérer un découpage sans surprise, avec celle d’un souffle fondamentalement personnel qui ne se laisse pas contraindre par les barres de mesure d’une partition…"
Les artisans d’un demi-siècle de renaissance
On connaît la suite : l’explosion internationale des fils Bernardini avec I Muvrini, qui remplissent un Zénith parisien aussi facilement que le réussissait Johnny. Ou encore (qui aurait pu l’imaginer voici 40 ans) interprètent un duo avec la star mondiale de la popmusic, l’ex-chanteur de Police, Sting : Fields of Gold pour Sting, Terre d’Oru pour I Muvrini… (www.muvrini.com). Et que dire des créations de haut niveau culturel comme le Médée de Jean-Claude Acquaviva, adaptation en corse des quatre chœurs de la tragédie latine de Sénèque, créée à Bastia en 1977 ? Aujourd’hui, parmi les lieux incontournables, citons le village de Pigna, sur les hauteurs de Calvi, avec non seulement la Casa Musicale, mais également un auditorium, un centre de recherche et de promotion, des festivals annuels, des musiciens ou des ensembles européens en résidence, des séminaires, des séances de de formation, des masterclasses. Sans compter des groupes comme s’il en pleuvait. L’ensemble de cette ruche polyphonique porte le nom de Voce (https://www.voce.corsica/voce/festivoce). Souvenir de Pigna : 31 décembre 2000. Marie-Jeanne et moi nous restons marqués par ce réveillon de Nouvel An. Les restaurateurs de Calvi nous l’avaient conseillé : pour le réveillon, il faut "monter à Pigna"… la Casa Musicale est en plein festival et les organisateurs et chanteurs fêtent le réveillon ensemble, hors programme officiel. Forcément en polyphonie. Seuls non Corses, nous passerons un réveillon exceptionnel, dans ce centre culturel à la fois hôtel, résidence artistique, restaurant (http://www.casamusicale.net).
La discographie : I Muvrini, A Filetta. Et tant et tant d'autres...
Ne sont retenus ici que quelques exemples de disques ou de titres qui correspondent au critère de l’exemplarité ou du significatif par rapport à la démarche du présent article. C’est une sélection très partielle au sein d’une production pléthorique, d’ailleurs la plupart du temps non fixée, puisque l’essentiel de la production polyphonique se réalise dans les églises, les cafés et les foires, en permanence donc, et presque systématiquement sans trace enregistrée. La discographie de la Corse est immense : I Muvrini, A Filetta (qui interprète les musiques des films Don Juan ou Himalaya…, et fait l’objet d’un documentaire complet sur Arte le dimanche 12 mai 2002), de Petru Guelfucci, de Canta U Populu Corsu, et tant d’autres, parmi lesquels le groupe féminin Les Nouvelles Polyphonies Corses – Trio Soledonna. (Très) brève sélection personnelle, sur les années 1990 et 2000 :
Les Nouvelles Polyphonies Corses – Trio Soledonna (Philips 468 100-2) : titres 2, 5, 14, 15, 16, 18 ;
I Muvrini : A voce rivolta (Mango IMCD 10) : titres 1, 2, 3, 6, 9 ; Noi (Columbia 474419 2) : titres 2, 4, 5, 7, 9, 11, 13 ; Curagiu (Columbia 480608 2) : titres 3, 5, 7, 11, 12 ; A strada (EMI 7243 5 25345 2) : disque 1 (titres 1, 5, 8, 10, 13, 15, 16 : "Terre d’Oru", avec Sting) et disque 2, entièrement polyphonique, dont le très beau "Terra" (titre 8) ;
Polyphonies Corses (CD Musiques du monde, supplément au livre de Philippe-Jean Catinchi, Cité de la Musique / Actes Sud) : titres 2, 3, 4, 5 (le Miserere de la Confrérie Saint-Jean-Baptiste de Furiani), 6 (le Kirie de la Messa di Tagliu par I Muvrini), 7, 8, 9, 11 (la Paghjella di l’impiccati par A Filetta), 14, 15.
A Filetta : l'album Intantu (Virgin 7243 8121812 9) reprend des parties du chœur de Médée, la tragédie de Sénèque, adaptée du latin en corse (titres 1 et 3), sans oublier une magnifique interprétation de la Paghjella di l’impiccati (titre 5). Mais aussi : U Casticu, Paghella, L’Arditezza.
Battista Acquaviva, née en 1984, parle corse et italien couramment ; Master de Lettres à l’Université de Pise puis Doctorat. Psaume de David : chant traditionnel présenté par Battista Acquaviva au cours de "The Voice France 2015". https://www.youtube.com/watch?v=_Ay4zHP-G6E
Et évidemment l'incontournable... tout le Choeur de Sartène avec Jean-Paul Poletti, particulièrement l’album 20 Anni :
A rota - Oratorio Terra mea
Credu - Oratorio Terra mea. Vidéo du remarquable studio ukrainien "Profi". Credu est une création de Jean-Paul Poletti. https://www.youtube.com/watch?v=10amlpU2SsA
Stabat Mater
Ave Maria - Oratorio Terra mea
La Divina Commedia
Terra Mea - Oratorio Terra Mea
L’anniversariu di Minetta
Dies Irae
Introitu - Oratorio Terra mea
Vexilla Regis Prodeunt
Lode di Sepolcru
U lamentu di Ghjesù. La vidéo est un hommage à la Confrérie de Sartène (La compagnia del santissimo sacramento di Sartè), instituée par le Pape en 1539, l’une des 70 confréries de Corse, dont les membres du Choeur font partie. La procession de la Confrérie, lors de la Semaine Sainte, est l'une des plus importantes d’Europe, avec Bruges en Flandre et Séville en Espagne. Partition sublime de Jean-Paul Poletti, autour de Stéphane Paganelli, ici soliste. https://www.youtube.com/watch?v=X_YfVJNn_A8
De profundis
In Monte Oliveti
Donna nera
Salve sancta parens
Plus ancien, l’album Fiori di memoria :
Ciucciarella : berceuse magistrale
Plus ancien encore, Jean-Paul Poletti, jeune, avec le groupe mythique Canta u Populu Corsu, en août 1983 à Agostu, village montagnard de 70 âmes (mais 600 au 19e siècle…). Déjà toute son assurance artistique… rappelons qu’à cette époque il était révolutionnaire de mettre en valeur la polyphonie corse sur scène :
E mi ferma di tè. https://www.youtube.com/watch?v=3N8PhiPi-4I
Livre essentiel en 1999… Philippe-Jean Catinchi : "Polyphonies corses" (Cité de la Musique / Actes Sud)
Rappelons les livres cités ci-dessus, qui sont une sélection des principaux ouvrages sur le sujet, rédigés ou non par des Corses, mais dans tous les cas par des auteurs d’exception, notamment par leur capacité à relier communication, histoire, musicologie, philosophie, culture :
Sous la direction de Marcel Pérès : Le chant religieux corse. Etat, comparaisons, perspectives (Cerimm : Centre Européen pour la Recherche et l’Interprétation des Musiques Médiévales – Fondation Royaumont – 1996). C’est le livre fondateur : il s’agit en fait des actes du colloque organisé à Corte en décembre 1990 par Falce (Federezione d’Associ Linguistichi Culturali è Economichi). Ce travail remarquable a bénéficié d’un très large soutien public et privé, par le mécénat. Le colloque a rassemblé les meilleurs chercheurs européens sur ce sujet ; il fait toujours référence aujourd’hui.
Nando Acquaviva, Nicole Casalonga, Antoine Massoni, Sébastien Rubbelin, sous la direction d’Annie Goffre : Polyphonies corses. L’orgue et la voix (L’Harmattan – 1997). Ouvrage d’ethnomusicologie d’une facture profonde, il résulte de la mise en commun des travaux et des efforts du Centre d’Ethnologie Français – Musée National des Arts et Traditions Populaires d’une part, et de l’association E Voce di u Cumune de Pigna. On y trouvera notamment le système spécifique de notation envisagé pour la polyphonie corse par Nando Acquaviva.
Philippe-Jean Catinchi : Polyphonies corses (Cité de la Musique / Actes Sud – 1999). Petit ouvrage remarquable, au style enlevé et imagé, très complet pour aborder le monde polyphonique corse. Se lit comme une nouvelle. Ce livre est accompagné d’un disque (cf. ci-dessus).
Dominique Salini : Musiques traditionnelles de Corse (A Messagera / Squadra di u Finnusellu – 1996). Dominique Salini est universitaire, à la croisée de compétences en philosophie, esthétique, musicologie, histoire, culture. L’une des meilleures spécialistes européennes de l’esthétique musicale, elle signe là un ouvrage complet, riche et profond, qui présente le résultat de 10 années de travaux.
Portrait télévisé de Jean-Paul Poletti
Pour voir et entendre Jean-Paul Poletti, signalons l'interview par le journaliste Yann Benard dans le cadre de son l’émission Fora Di Strada sur France 3 Corse :
1re partie : https://www.youtube.com/watch?v=cwh8XjyrLm4
2e partie : https://www.youtube.com/watch?v=FiEIiCKzDEM




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