POLYPHONISTES FLAMANDS : RÉVOLUTION À LA RENAISSANCE
- Dominique Neirynck
- 19 mars
- 11 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 38 minutes
Néerlandicité 13
À partir des travaux d’Ignace Bossuyt, voici une synthèse sur la diaspora des Fiamminghi en Europe… Ils sont présentés par pays ou région d’Europe : là où chacun s’est principalement implanté au cours de sa carrière. Ces pays ou région sont présentés dans l’ordre alphabétique : Allemagne, Bourgogne, Cour de Charles Quint (qui se déplace), Espagne, France, Italie. Ignace Bossuyt, musicologue, auteur en 1994 de De Vlaamse Polyfonie, résultat d’un travail immense, reste la référence encyclopédique sur la polyphonie flamande. La discographie proposée est extraite du coffret de 10 CD De Vlaamse Polyfonie, réalisés conjointement au livre par le Currende sous la direction d’Erik Van Nevel.
Au musicologue Ignace Bossuyt, auteur en 1994 de Les très riches heures de la polyphonie franco-flamande

La mise en forme rédactionnelle proposée ici n’a rien d’une classement qualitatif : tous sont exceptionnels. Philippe Herreweghe le rappelle dans Le Monde en 1996 et met en garde contre les classements, par de nombreux exemples et contre-exemples, dont celui-ci : "Les musicologues ont décidé qu’il y avait quelques 'grands', Josquin des Prés par exemple, un compositeur essentiel, mais académique !" Paul Van Nevel a montré que ces dizaines de chapelles, royales, princières, impériales, étaient de redoutables écoles de formation pour des milliers de jeunes, non seulement en musique mais aussi en grammaire, langues, rhétorique, culture générale.
Allemagne : Heinrich Isaac, Philippus de Monte, Roland de Lassus
2 personnalités musicales seront les plus éminentes d'Europe au cours de la seconde moitié du 16e siècle :
Heinrich Isaac (vers 1450 - 1517) sera le précurseur de l’art polyphonique en Allemagne. Débutant comme chanteur à Florence, il est attaché, à Vienne, comme compositeur à la Cour de l’Empereur Maximilien 1er, l’héritier politique et culturel des Ducs de Bourgogne. Il fusionnera toutes les influences de la polyphonie flamande, pour les greffer sur la tradition musicale allemande. Il décède à Florence.
Philippus de Monte (vers 1521 - 1603) domine la polyphonie allemande à la fin du 16e siècle. Il est originaire de Malines (Mechelen) et, après des séjours à Naples, Rome, et en Angleterre, est pendant 35 ans Maître de chapelle des Habsbourg d’Autriche, les Empereurs Maximilien II et Rudolf II, à Vienne et Prague. Il finit Trésorier de la Cathédrale de Cambrai, avant de mourir à Prague.
Les Habsbourg soutiendront aussi :
Lambert de Sayve (1548-1614), né à Liège, qui sera Maître de chapelle de l’Empereur Matthias, et meurt à Linz, le chef-lieu de la Haute-Autriche ;
Carolus Luython (vers 1557 - 1620), né à Anvers (Antwerpen), au parcours similaire à celui de Jacob Regnart ;
Jacob Regnart (vers 1540 - 1599), né à Douai (Dowaai), qui fait ses études en Italie puis mène une carrière en Allemagne et finit Maître de chapelle de Ferdinand et meurt à Prague ;
Alexander Utendal (vers 1544 - 1581), né à Gand (Gent), chanteur en Hongrie, à Prague et à Innsbruck, qui sera Maître de chant près de l’Archiduc Ferdinand et meurt à Innsbruck ;
Jacobus Vaet (vers 1529 - 1567), né à Courtrai (Kortrijk), chanteur à Courtrai puis étudiant à Louvain, qui sera Maître de chapelle de Maximilien, futur Empereur Maximilien II, et meurt à Vienne ;
Arnold Von Bruck (vers 1500 - 1554), né Bruges (Brugge) avant d’être Chanoine de la Cathédrale de Ljubljana, puis de celle de Zagreb.
Roland de Lassus (1532-1594), après de nombreux séjours en Italie (Palerme, Milan, Naples, Rome), finit Maître de chapelle de Saint Jean de Latran à Rome... il a seulement 20 ans. Il revient à 24 ans à Anvers puis est nommé Ténor à la Cour d’Albert de Bavière à Munich, avant d’animer cette Chapelle de cour à partir de 1563. Grâce à lui elle évolue jusqu’à devenir l’une des plus performantes en Europe ; il se déplace en effet pour influencer d’autres musiciens, à Prague, Francfort, aux Pays-Bas, à Venise, Rome, Vérone, Naples, Ferrare, Paris, Innsbruck, Vienne. Il meurt à Munich. Il est aujourd’hui encore l’un des classiques incontournables pour toute chorale qui se respecte... Ses élèves seront :
Ivo de Vento (1543-1575), qui meurt à Munich ;
Johannes de Fossa (vers 1540 - 1603), né à Namur et mort à Munich ;
Balduin Hoyoul (1548-1594) qui mène carrière en Allemagne : Stuttgart, Munich.

Bourgogne : Guillaume Dufay, Gilles Binchois, Antoine Busnois
Les Ducs de Bourgogne seront de grands mécènes de la polyphonie flamande, permettant ainsi de la maintenir également dans les Pays-Bas du Sud, et donc de ne pas la limiter à la diaspora hors de cette région. Ce maintien se réalise particulièrement à Bruges (Brugge), où les Souverains aiment séjourner, et qui à l’époque est un centre de développement économique en lien direct avec l’Angleterre (la mer venait jusqu’à la ville), la Bourgogne et l’Italie. Cela permettra d’ailleurs à la polyphonie flamande d’être influencée et d’influencer à son tour la musique anglaise.
Guillaume Dufay (vers 1400 - 1474) voyage toute sa vie durant : en Italie (Pesaro, Bologne, Rome, Florence), en Savoie (Maître de chœur), en France (Laon), et particulièrement à Cambrai, où il est né, où il débute sa carrière (à la Cathédrale) et où il meurt. Guillaume Dufay compose en français.
Gilles Binchois (vers 1400 - 1460), né à Mons où il débute comme organiste, réside à Lille pendant de nombreuses années, puis il sera attaché pendant près de 35 ans à la Chapelle de la Cour de Bourgogne et composera principalement des chansons françaises.
Alexander Agricola, originaire des Pays-Bas du Nord (1446 environ - 1506), sera très actif : chanteur et compositeur à Milan, Florence, Cambrai et Naples, avant de travailler pour la Cour de Bourgogne.
Antoine Busnois (vers 1430 - 1492) est d’origine picarde et sera élève de Ockeghem à Paris. Il est attaché dès 1467 à la Chapelle de la Cour de Charles Le Téméraire à Dijon, puis à celle de Marie de Bourgogne, après la mort du Téméraire à la bataille de Nancy en 1477. Il est ensuite le Maître de chœur de l’église Saint-Sauveur de Bruges (Brugge), où il meurt. C’est un grand maître de la chanson française.

Cour de Charles Quint : Nicolaas Gombert, Thomas Créquillon
La Cour de Charles Quint se déplace sans cesse en Europe ; c’est pourquoi je ne la situe pas dans un lieu précis, même si la résidence principale de l’Empereur est en Espagne, à Valladolid. Charles Quint et Philippe II seront de grands amateurs de polyphonie flamande. Ils recrutent dans le nord-ouest européen et trient sur le volet chanteurs, Maîtres de chapelle ou compositeurs. En réalité Charles Quint comme Philippe II sont des militants acharnés de la Contre-Réforme, et ils tiennent ainsi à encourager la lutte contre le protestantisme à partir d’une démarche culturelle. Les personnalités qui se détacheront à la Cour de Charles Quint seront Nicolaas Gombert puis Thomas Créquillon :
Nicolaas Gombert (vers 1495 - 1560 environ) serait né entre Lille et Dunkerque, probablement à La Gorgue. Maître des enfants à la Cour de Charles Quint aux Pays-Bas et en Espagne, il finit Chanoine de la Cathédrale de Tournai. Il est chronologiquement central : entre les polyphonistes du 15e siècle et ceux de la fin de la Renaissance, notamment Orlando de Lassus, Cipriano de Rore, Giaches de Wert. En 1538 il disparaît pendant 10 ans : Charles Quint le chasse et le condamne aux galères pour viol d’un jeune chanteur, comme le recoupent les remarquables recherches de Paul Van Nevel. Il est remplacé par Thomas Créquillon.
Thomas Créquillon (vers 1490 - 1557) influencera Jacques Clément. Thomas Créquillon finit Chanoine de Béthune, où il meurt.
DISCOGRAPHIE :
Nicolaas Gombert : CD Nicolas Gombert. Musique à la cour de Charles Quint. Huelgas Ensemble, direction Paul Van Nevel, 2002. Paul Van Nevel analyse les 7 œuvres de ce CD dans le chapitre IV de son livre Nicolas Gombert et l’aventure de la polyphonie franco-flamande.
Espagne de Philippe II : Philippe Rogier
Toutes les Cours des Habsbourg, depuis l’Empereur Maximilien 1er, seront des centres musicaux de premier plan. Ainsi Charles Quint, le premier représentant de la branche espagnole des Habsbourg, soutient-il sa Capilla Flamenca, composée exclusivement de musiciens du Nord-Ouest européen. À son tour Philippe II y intègrera, l’un après l’autre, plusieurs Maîtres de chapelle :
Pierre de Manchicourt (vers 1510 - 1564), né à Béthune ; il travaille à Tours, Tournai, et finit Chanoine de la Cathédrale d’Arras (Atrecht) puis Maître de chapelle de Philippe II à Madrid, où il meurt ;
Gérard Van Turnhout (vers 1520 - 1580), né à Turnhout ; il travaille à Anvers (Antwerpen) et finit Maître de chapelle de Philippe II à Madrid, où il meurt ;
Georges de la Hèle (1547-1586), est né à Anvers (Antwerpen) ; il travaille à Anvers, Louvain (Leuven), pour finir Maître de chapelle de la Cathédrale de Tournai, puis de Philippe II à Madrid, où il décède ;
et surtout Philippe Rogier (vers 1561 - 1596), né à Arras (Atrecht) ; il travaille pour Philippe II, dont il finit Maître de chapelle ; talentueux, il décède à Madrid, malheureusement trop jeune.
Ces compositeurs seront principalement chargés, par Charles Quint puis par Philippe II d’Espagne, de composer de la musique religieuse. Pour leurs œuvres profanes (essentiellement des chansons françaises) ces artistes éditent discrètement en Flandre ou à Paris, particulièrement pour les chansons érotiques et courtoises. Ainsi Pierre de Manchicourt compose-t-il la musique de textes de Clément Marot. Ajoutons un compositeur : Mathieu Rosmarin, de Liège, devenu "Matea Romero" (1575-1647), succède à Philippe Rogier et sera le dernier Maître de chapelle Flamand à la Cour Royale d’Espagne, pour les Rois Philippe II, III, et IV. Il réalisera la transition entre la Renaissance et le Baroque. Il meurt à Madrid. Sa démission en 1633 marque la fin de l’hégémonie des Maîtres de chapelle Flamands au service des grands de l’Europe.
France : Johannes Ockeghem
Johannes Ockeghem (vers 1415 - 1497), est originaire du Hainaut. Après avoir été chanteur à Notre-Dame d’Anvers (Antwerpen), il sert pendant à partir de 1452 la Cour de France, qui se rétablit à cette époque des suites de la Guerre de 100 ans (1337-1453). Ockeghem produit sous Charles VII, Louis XI et Charles VIII. On le retrouve tour à tour à l’Abbaye Saint-Martin de Tours, ou comme Chanoine de Notre-Dame de Paris, un lieu de création de qualité supérieure. En même temps qu’Ockeghem, et après lui, d’autres éminents polyphonistes flamands œuvrent à la Cour de France comme chanteurs ou compositeurs. Citons :
Loyset Compère (1445-1518), né en Artois ou Hainaut ; il travaille pour le Roi de France Charles VIII, avant d’être Doyen de Saint-Géry à Cambrai, puis Prévôt de Saint-Pierre à Douai (Dowaai) ; il décède à Saint-Quentin comme Chanoine de la Collégiale ;
Antonius Divitis (vers 1475 - vers 1530), né à Louvain (Leuven) ; de son vrai nom Anthonius de Rycke, il travaille comme Maître de chant à Bruges (Brugge), Malines (Mechelen), puis comme chanteur à Bruxelles ; il est ensuite Maître de chapelle de la Reine de France, Anne de Bretagne, puis travaille pour Louis XII sous la responsabilité de Johannes Prioris, Maître de chapelle pour ce Roi, avant de mourir à Bruxelles ;
Johannes Prioris (vers 1460 - 1512), né dans le Brabant, est Maître de chapelle du Roi de France Louis XII ;
Antoine de Févin (vers 1470 - 1511), est né à Arras (Atrecht) et sera chanteur à Orléans et Blois dans la Chapelle de Louis XII, avant de mourir à Blois.
Ainsi, d’Ockeghem à Divitis, près d’un siècle de musique polyphonique sera écrite à la Cour de France par ces musiciens. Ils surent parfaitement s’adapter au goût des Souverains français, qui était en constante évolution. Leur marque sur la musique française sera indélébile.

Italie : le princeps musicae de l’Europe, Josquin des Prez
L’Italie "touche", parmi d’autres musiciens, celui que dans l’Europe entière on appelle alors princeps musicae (le premier dans l’art de la musique) :
Josquin des Prez (vers 1440 - 1521) est né à Vermand en Picardie, avant de chanter à Milan puis Rome, où il sert les Papes Innocent VIII et Alexandre VI. Après un séjour au service du Roi de France Louis XII, il est Maître de chapelle à Ferrare. Rappelons que Ferrare est alors une ville très brillante de la Renaissance, sous les Princes d’Este, qui sont parmi les plus grands mécènes éclairés en Europe. Equivalant en musique à ce que sont Michel-Ange, Breughel ou Rubens, il est le maître incontesté de la polyphonie européenne. Sa popularité est exceptionnelle et généralisée dans toute l’Europe. Il domine de très loin toute la musique du continent, notamment parce qu’il est, plus encore que les autres musiciens, capable de relier la technique musicale (structures, mathématiques) et l’émotion (sentiments, messages, lyrisme, expressivité), ou de relier paroles et musique. On aborde donc ici une polyphonie à la mesure de l’homme, presque quotidienne et populaire. Messes et canons sont d’une beauté, d’une fraîcheur, d’une joie de vivre et d’une puissance à couper le souffle, typiques de l’esprit de la Renaissance, et ne seront plus égalés avant Jean-Sébastien Bach. Il décède comme Chanoine de Condé-sur-l’Escaut.
Jacob Obrecht (1457-1505) est né Gand (Gent). Il est Maître de chant (ce qui signifie qu’il dirige le "centre de formation" de la ville ou de la Cour concernée) à Bergen op Zoom, Cambrai, Bruges (Brugge), Anvers (Antwerpen), et compose pour de nombreux concerts publics à Bruges (Brugge) et Anvers (Antwerpen). Puis il travaille en Italie comme Maître de chapelle à Ferrare, où il décède.
Adriaan Willaert (vers 1490 - 1562) est né à Roulers (Roeselare). Il travaille à Paris, Ferrare, puis en Hongrie ; il est nommé Maître de chapelle à la Basilique Saint-Marc de Venise, de 1527 à 1562, à une époque où la Cité des Doges jouit d’une réputation européenne dans le domaine de l’impression de la musique polyphonique, mais pas comme centre de culture musicale internationale prépondérant. Cette situation change au cours des 35 années de travail et de direction de l’ensemble vocal de Venise par Adriaan Willaert : on appellera même cette équipe, et cette forme musicale, l’"Ecole vénitienne", qui est composée particulièrement d’Italiens et de Flamands. La marque est tellement puissante que la polyphonie flamande continuera à s’exprimer longtemps en Italie, bien après la première génération des polyphonistes, celle de Josquin des Prez. Adriaan Willaert revient régulièrement à Bruges (Brugge) et Anvers (Antwerpen), et meurt à Venise. Il sera suivi par Cyprien de Rore et Giaches de Wert. Notons qu’Adriaan Willaert insistait pour promouvoir la musique instrumentale ; il réussira post mortem : le madrigaliste Giovanni de Macque écrira, en tant qu’organiste, de la musique pour clavier de superbe qualité. Adriaan Willaert décède à Venise.
Giovanni de Macque (vers 1548 - 1614) naît à Valenciennes. Il fait ses études chez les Jésuites à Vienne, puis est organiste de Saint-Louis de France à Rome et à Naples.
Cyprien de Rore (1515-1565) est né à Renaix (Ronse), et travaille à Venise, Ferrare, Bruxelles. Il finit Maître de chapelle à Venise, comme successeur d’Adriaan Willaert. Il décède à Parme.
Giaches de Wert, devenu "de Verte" (1536-1596), est le dernier grand polyphoniste flamand à occuper une position de premier rang en Europe. Il est nommé Maître de chapelle à la Cour des Gonzague à Mantoue, après avoir travaillé à Naples, Parme et Milan. Il meurt à Mantoue. Il sera le "maître" de Claudio Monteverdi, créateur d’un art nouveau qu’on appellera l’Opéra : Claudio Monteverdi affirmera en termes élogieux que Giaches de Verte est le précurseur de son art. Claudio Monteverdi meurt en effet à Venise en 1643, après avoir été à son tour Maître de chapelle de Saint-Marc de Venise.
Ainsi la boucle est-elle bouclée entre la musique dite ancienne (Moyen Age, Renaissance), dont la polyphonie, et l’époque dite classique. Plus tard une nouvelle révolution permettra l’ouverture de l’ère musicale "moderne", grâce au génie de Jean-Sébastien Bach, qui "tempèrera" le clavecin (d’où l’expression "clavecin bien tempéré"), ce qui permettra la transposition des partitions, offrant à tous les instruments la possibilité de jouer ensemble.

On intègre dans cette liste 2 polyphonistes qu’on ne peut pas "attribuer" à une région ni un pays d’Europe :
Jacques Clemens non Papa (vers 1510 - 1555) : il sera Chef de chœur à Bruges (Brugge) et meurt à Dixmude.
Pierre de la Rue (vers 1460 - 1518), né à Tournai (Doornik) : il sera Ténor à la Cathédrale de Sienne en Toscane, puis pour pour Marguerite d’Autriche à Malines (Mechelen), en tant que Gouvernante des Pays-Bas. Il finira Chanoine de Notre Dame de Courtrai (Kortrijk).




Commentaires