ET SI ON TENTAIT L'ACRATIE ?
- Dominique Neirynck
- 20 janv. 2025
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 20 août 2025
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Une piste "centrale" (ou centr"iste") : love (attitude)
À notre (lointain) cousin Jacques Neirynck, mathématicien, essayiste, parlementaire, romancier. Il crée en 2018 le concept d'"acratie". Dont bien des leaders politiques pourraient s'inspirer.
Que faire pour sortir par le haut des crises actuelles de la représentation ? Rappelons que "sortir" vient du latin salire, qui signifie monter, et dont l’antonyme est scendere, qui signifie descendre. Comment ressouder les gens ?
Plutôt que l'arrogance et le mépris, un peu (beaucoup) d’amour pour recoller le pays et rassembler… en marche vers l’acratie
"Ce n’est pas l’esprit qui fait les opinions, c’est le cœur !" (Montesquieu, cité par Jean-Claude Branquart, hebdomadaire Autrement Dit, Lille, 29 mars 2002). Et si l'Europe politique inventait le "libéralisme compassionnel" (j'adapte ici le "conservatisme compassionnel", concept créé par George W. Bush aux Etats-Unis, repris par les conservateurs britanniques au cours des années 2010) ?
C’est d’abord une histoire d’attitude : les manifestants de fin 2018 - début 2019 ont raison par définition…
Ecouter les manifestants de fin 2018 - début 2019. Quand ils sont aussi nombreux, aussi soutenus, avec des demandes aussi claires, les manifestants doivent être écoutés. Charles de Gaulle a appliqué ce principe en faisant déboucher Mai 68 sur les Accords de Grenelle, vaste et rapide négociation entre le Gouvernement et les syndicats de salariés. Ils aboutissent à l’augmentation des bas salaires de 1/3 et des autres de 1/10. A l’inverse, la manière dont la police française lutte contre les manifestations de fin 2018 - début 2019 est significative : c’est l’une des seules forces de police d’un grand pays démocratique à pratiquer encore une stratégie, exclusive, d’affrontement et de force. Partout ailleurs, la notion de traitement des manifestations par la désescalade est intégrée. Or le tout-répression divise et dynamise la violence, en réponse ; au contraire l'esprit du centre est de rassembler. De plus on attend d’un Président des trésors de bienveillance. Denis Olivennes analyse, début décembre 2018 dans Le Parisien : "Il me semble que le gouvernement a 3 ans pour donner à ces ménages des preuves concrètes d’amour".
Reconstruire le lien entre les élus politiques et les gens. Il s’agit donc bien de psychologie et de sincérité qui doivent présider (c’est le cas de le dire) à la construction du lien entre les élus politiques et les gens. Mais cela semble nécessiter une restructuration du logiciel comportemental et sémantique… On peut formuler le problème ainsi : comment capter la formidable énergie des manifestations de fin 2018 - début 2019, pour la rendre utile politiquement et socialement, plutôt que, exclusivement, s’y opposer par police interposée ? Concernant ce dont dépend la confiance que nous avons ou non dans les élus politiques, Luc Rouban, directeur de recherches au CNRS, début 2017 sur Slate, propose son repérage de "trois axes principaux le long desquels s’organise la confiance : celui de la morale (être honnête, tenir ses promesses), celui de la compétence professionnelle (connaître ses dossiers) ou sociale (être à la hauteur) et celui de la proximité sociale (être proche)." Jacques Neirynck cite l’exemple de la Suisse, dans le préambule de son dernier livre, Le secret des Suisses - Le goût du consensus (Editions Cabédita, 2018) : "Il est aisé de déterrer les racines visibles de l’exception suisse : la démocratie directe, le fédéralisme, l’esprit de milice, la concordance politique, la tolérance religieuse, la qualité de la formation, le goût du travail bien accompli, la richesse de la culture."
Mettre en place une "représentation enrichie" pour compenser et corriger la "sécession des élites"
Oxymores politiques... C’est le même fond idéologique, sociétal, comportemental, qui sous-tend des comportements apparemment opposés :
Les critiques exprimées par les événements de fin 2018 - début 2019 en France rappellent le fond idéologique des entreprises californiennes Airbnb, Amazon, Apple, Facebook, Google, Microsoft, Netflix, Tesla, Uber, Youtube, et de la suédoise Spotify.
L'attirance du macronisme pour les entreprenants de l’internet est forte ; et même le macronisme comme système de pensée, au cours de la campagne présidentielle de 2017, fait appel à ce caractère direct de la relation entre les élus politiques et les citoyens, et entre citoyens. Laureen Ortiz, ancienne correspondante de Libération à Los Angeles, rappelle sur le site Slate en janvier 2019 que l’épaisseur qui sépare la culture startup promue par Emmanuel Macron et le référendum d’initiative populaire défendu par les manifestants de fin 2018 - début 2019 est celle d’une feuille de papier à cigarette. Elle propose alors que le Président, élu en 2017 par près de 90% des Français de Californie, en prenne conscience. Et si les manifestants de fin 2018 - début 2019 étaient plus macronistes qu’Emmanuel Macron ?
Laurence Ortiz : "L’absence de hiérarchie, qui renforce la liberté des individus, est elle-même nourrie par leur participation égale à la vie de la cité." Ces entreprises californiennes, qui marquent l’économie et la société partout dans le monde, sont issues de ce qu’on peut appeler une démocratie économique directe, celle "des gens". Au départ on ne trouve aucune élite pour créer, financer, promouvoir, développer ces géants : les petits jeunes qui débutent dans un garage, dans l’indifférence (réciproque) vis-à-vis d’un pouvoir central, ce n’est pas un mythe, c’est la réalité. Tant et tant de fois répétée. Avec cet élément important à la clef : la démocratie directe assoit le consentement à l’impôt. Laurence Ortiz : "Dans la pratique, le référendum d’initiative citoyenne (RIC), s’il a en commun avec la démocratie en général de ne pas être un système parfait, est le prolongement dans la sphère publique de l’esprit entrepreneurial dans le privé." Et le sociologue Jean-Michel Fourniau alerte dans Le Monde mi janvier 2019 : "Ce qui émerge dans les revendications, c’est le besoin de renouveler l’organisation démocratique du pays, face au constat de la sécession des élites. La représentation politique qui passe uniquement par des élections ne se suffit plus à elle-même. La démocratie représentative ne convainc plus les citoyens."

Retrouver de la décence : en marche vers l’acratie (néologisme créé par Jacques Neirynck)... Un Président doit rassembler, non pas diviser
L’expression de Jacques Neirynck ajoute le consensus au "ensemble" : "Sur le cas particulier de la Suisse, on peut étudier la démarche d’une politique authentique, détournée des attraits du pouvoir pour se consacrer au bien commun. On peut parler d’une acratie, terme inventé ici pour les besoins de la cause, sur le modèle de l’asymétrie qui est l’absence de symétrie ou de l’asepsie qui est l’absence de microbes". N’oublions pas la clé des manifestations de fin 2018 - début 2019 : ceux qui y participent font partie de — et se ressentent comme appartenant à — la classe moyenne, pas d’une classe pauvre. Simplement, ils ne supportent pas que leur classe moyenne devienne pauvre, certes face à une classe aisée qui continue à progresser en pouvoir d’achat et richesse, mais aussi face à des élus politiques à leurs yeux amplement rémunérés… et particulièrement créatifs en impôts supplémentaires. Et face à un champ médiatique pétri de bonnes intentions façon gauche caviar. Quant à l’appareil d’Etat, il est considéré comme inexactement déployé au mieux, pléthorique au pire. Le malheur est que, jetant le bébé avec l’eau du bain, bien des manifestants appliquent leur acrimonie, par extension, au système parlementaire et démocratique lui-même. L’accélérateur de majorité de Charles De Gaulle stabilisait la France parce que :
les rémunérations étaient à l'époque resserrées,
la classe moyenne progressait financièrement par son travail.
Ces 2 conditions ont disparu : les écarts de rémunération et de richesse sont devenus considérables et c’est la classe moyenne qui, relativement, paye le prix de la libéralisation économique et sociale. Conséquence : l’accélérateur de majorité est rejeté parce qu’il est ressenti comme un outil de confiscation du pouvoir. L’enquête Dynegal 2013 montre ces évolutions dans le ressenti de la population. Dynegal travaille sur la dynamique des inégalités et la formation des représentations. Ce projet de recherche est mené entre autres par le Gemass (Groupe d'Etude des Méthodes de l'Analyse Sociologique) de la Sorbonne, avec le soutien notamment de l’Agence Nationale de la Recherche, du Ministère de la Culture et de la Communication. Ses travaux sont cités par Olivier Galland, Directeur de recherche au CNRS et Directeur du Gemass, sur le site Slate en janvier 2019. Comment reconstruire la confiance envers les élus politiques pour leur permettre d’agir en faveur d’idées ? Jacques Neirynck : "A première vue, la Suisse est l’exemple même de la réussite tranquille. C’est à la fois un paradoxe, car elle n’a ni ressources naturelles, ni accès à la mer. Un miracle, car ce succès ne se dément pas à travers les siècles. Surtout un mystère, car la méthode est inconnue. Certes on peut jauger les institutions, mais le secret se situe au-delà. Ce ne sont pas les lois, l’administration ou le gouvernement qui font l’affaire. En revanche, c’est l’esprit qui habite ces instruments, la manière dont les citoyens en usent, l’existence même d’individus civiques". Les manifestations de fin 2018 - début 2019 en France sont en un premier temps marquées par des exactions : attaques d’élus et de domiciles, racismes (homophobie, antisémitisme, anti-immigration, sexisme). Puis, dès début 2019, ces mêmes manifestations frémissent ou évoluent vers des recentrages potentiels qui pourraient indiquer des chemins constructifs : Assemblée Générales normatives et de projet, projet de parti politique pour les élections municipales de 2020, projets de constitution de liste(s) pour les élections européennes de 2019, appel à créer une assemblée de gilets citoyens.



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