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LA TEM, THÉORIE ÉCONOMIQUE MODERNE

  • Dominique Neirynck
  • 23 janv.
  • 8 min de lecture

Dernière mise à jour : 15 juil.

Documents 9

Rupture, en économie, pour ouvrir la décennie 2020 : la TEM, ou Théorie économique moderne. 2020 voit remettre en question 1/2 siècle d'orthodoxie et de standards politico-socio-économiques. En réponse au choc du coronavirus.


Volte-face devant le coronavirus

Emmanuel Macron en septembre 2018 : “En aucun cas, je ne changerai de politique. Je me suis engagé à procéder aux transformations que notre pays, depuis des décennies, avait évitées par le petit jeu du tic-tac de droite et de gauche ou par les lâchetés. (…) Notre priorité n’est pas de durer, mais de faire.” Cédric Pietralunga décrit la suite (Le Monde du 18 mai 2020 : Les pistes politiques d’Emmanuel Macron pour le monde d’après : remaniement, référendum, dissolution) : “Dix-huit mois plus tard, Emmanuel Macron doit le constater : le programme de 2017 est tout ou partie caduc, bousculé par l’épidémie due au coronavirus et ses conséquences. La réforme des retraites a été suspendue, celle des institutions est à l’arrêt, l’équilibre budgétaire n’est plus qu’un vœu pieux… Le chef de l’Etat l’a dit lors de ses dernières allocutions : il va changer.” Emmanuel Macron le 12 mars 2020, concernant l’après-crise du coronavirus : “Il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons. Les prochaines semaines et les prochains mois nécessiteront des décisions de rupture.” Le 16 mars : “Beaucoup de certitudes, de convictions sont balayées (…). Le jour d’après (…) ne sera pas un retour au jour d’avant.”


Mars 2020 : dépenses publiques massives pour accompagner la lutte contre le virus

Concrètement, Emmanuel Macron et le gouvernement se lancent en mars 2020 dans une stratégie en totale rupture avec leur passé récent et leurs promesses, en dépensant massivement pour accompagner la lutte contre le virus. En effet toutes les analyses concourent alors à remettre en question les standards politico-socio-économiques. Lori M. Wallace, fondatrice et directrice de l’organisation américaine altermondialiste de défense des consommateurs Public Citizen’s Global Trade Watch, résume ces circonstances nouvelles dans Le Monde diplomatique de mai 2020 :

  • le coronavirus a obligé les citoyens des pays riches à ressentir une angoisse causée par la mondialisation ;

  • la division "gauche / droite" est supplantée par une découpe "populistes de gauche et de droite / lobbyistes du secteur privé" ;

  • les règles du commerce international ont explosé, brisées par une remise en cause de la mythologie sur l’organisation économique de la planète et le rôle de la Chine.


Qui va payer les nouvelles dettes étatiques ?

Laurent Cordonnier, économiste, professeur à l’Université de Lille, se demande, dans Le Monde diplomatique de mai 2020, qui va payer les dettes étatiques, effets de cette crise d’une forme nouvelle : cette dernière résulte, en l’absence de tout problème d’offre ou de demande, de l’arrêt volontaire de pans entiers de l’économie. Qui va payer les dettes publiques générées par les Etats ? Il propose une piste : créer au niveau européen une inflation limitée, qui viendrait alléger une part importante de l’effort de remboursement. Et rappelle les 4 pistes présentées par l’économiste français Jean Tirole dans Les Echos du 1er avril 2020, pour financer le déficit public qui se profile :

  • répudier une part de la dette publique,

  • réduire les dépenses et lever des impôts,

  • mutualiser la dette au niveau de l’Europe,

  • monétiser des dettes grâce au rachat par les banques centrales (dans une intention de ne jamais rembourser ces dettes, grâce à une modification par les banques centrales de leurs bilans à l'aide de création monétaire théorique, c’est-à-dire sans émission physique de monnaie).

C’est cette 4e formule, totalement révolutionnaire, qui sera choisie.


Comment avait-on fait en 1945 ?

Paul Hannon, dans le Wall Street Journal du 14 juin 2020 (Governments May Revisit Postwar Playbook as They Tackle Huge Debts), rappelle que les Etats-Unis avaient, eux, utilisé, à la sortie de la 2e Guerre Mondiale, une technique volontariste pas très éloignée : la “répression financière”. Elle consistait, pour résorber les dettes colossales dues au financement du conflit, à protéger l’attractivité des obligations d’Etat par ce moyen : limiter manu militari les taux d’intérêt versés par les banques, ce qui oblige alors les investisseurs à se tourner vers les obligations d’Etat, consacrées ensuite à déstocker la dette.


Illustration : la compensation massive, par le politique, sur des fonds publics, des effets sociaux de la pandémie

Comment a-t-on réussi à pratiquer la compensation massive, par le politique, sur des fonds publics, des effets sociaux de la pandémie ? Par un tour de passe-passe : détaillons ce “monétiser des dettes”. Car c’est cette option-là qui est en rupture par rapport à l’orthodoxie monétaire et budgétaire publique préexisante : soudain, le pouvoir monétaire (l’Etat) et le pouvoir financier (la banque centrale) mènent une politique commune, pour ne pas dire fusionnelle.


En quoi consiste cette TEM (Théorie économique monétaire) ?

Ce concept économique porte un nom : la MMT (Modern monetary theory ou Modern money theory), en français la TEM (Théorie économique monétaire). On se dit soudain qu’un Etat contrôlant sa monnaie ne peut faire faillite ; de ce fait peu importe le niveau de ses dettes. Creusons donc le déficit public, pour résoudre une crise ; mais aussi pour, hors-crise, assurer le plein emploi. La banque centrale assurera le service après-vente, en créant de l’argent pour prendre la dette à sa charge. Par un tour de passe-passe osé : la modification du bilan de la banque, la dette au passif étant compensée par la création de monnaie à l’actif. Mais il subsiste un risque en conséquence : le retour de l’inflation. Qu'on élimine par une rupture de pensée consistant à théoriser une nouvelle source au financement des dépenses des Etats : à l’emprunt et à l’impôt s’ajoute dorénavant la création monétaire, mais — c’est là le coup de génie — sans impression de monnaie ! L’économiste américaine Stéphanie Kelton (née en 1969) popularise la théorie dans son livre, traduit en français en 2021 : Le mythe du déficit : La Théorie moderne de la monnaie et la naissance de l'économie du peuple. Laboratoire grandeur nature : en 2020, la TEM est pour la première fois pratiquée dans le monde entier, en conditions réelles, du fait du coronavirus. Effet-secousse sur l’économie mondiale de ces centaines de milliards de dollars de dettes ? Aucun !


Site internet de la BCE (Banque Centrale Européenne), lieu d'application de la TEM en Europe. Juin 2025.
Site internet de la BCE (Banque Centrale Européenne), lieu d'application de la TEM en Europe. Juin 2025.

Y a-t-il une limite à pratiquer la TEM ?

La question est alors : quels seront les éventuels effets négatifs, et dans quelle limite ? Car on est bel et bien passé, pour les banques centrales, de la mise à disposition de liquidités à la dette, avec en parallèle un financement à vide : la création de monnaie sans impression de cette monnaie. On manifeste ainsi l'intention de passer de la dette due à échéance à la dette permanente puis finalement à la dette jamais remboursée, pour éviter d’en faire porter le poids aux générations futures. La question est posée : pourrait-on recommencer ? Et si oui, jusqu’où ? Chiche ! Car personne, en 2025, n’a répondu à cette question : où sont les limites ?


Explication théorique de la TEM : le retour du "substantivisme" de l'économiste Karl Polanyi, contre le libéralisme fondé sur l'autonomie de l'économie

La TEM s'explique par un phénomène, qui illustre une véritable philosophie politico-socio-économique : le retour du "substantivisme" de l'économiste Karl Polanyi. Cet économiste austro-hongrois (1886 Vienne, 1964 Canada), Juif issu d’une famille de talents, converti au christianisme, parti aux Etats-Unis à cause du nazisme, émet la théorie la plus puissante du 20e siècle sur l’économie. Son idée principale est la critique du “désencastrement” de l’économie par rapport à la société (culturelle, morale, politique, sociale, éthique) ; or c'est ce désencastrement, cette indépendance de la sphère économique, qui fondent pour l’essentiel le libéralisme : ils génèrent l’autonomie, par rapport à la société dans son ensemble, des concepts de marché, de compétition économique, d’homo œconomicus. Polanyi conteste aussi l’efficacité du désencastrement, lui faisant endosser un coût social insupportable, et concrètement la responsabilité directe des crises économiques et sociales qui produisent les nationalismes, dont le stalinisme, le fascisme, le nazisme, et leurs stratégies guerrières. Il oppose à cette vision récente, due au libéralisme et à la révolution industrielle, le “substantivisme”, concept anthropologique qui exige d’une société qu’elle assure aux citoyens les moyens, politiques et matériels, de leur subsistance.


L'économie doit se réencastrer dans la société, au service de l'homme

L’économie et ses outils (marché, etc.) doivent se réencastrer dans la société démocratique pour revenir au service de l’homme, de manière solidaire. Précisément il souhaite qu’on extraie du marché des fondamentaux qui ne sont pas faits naturellement pour être vendus : terre, travail, monnaie. Les gens doivent reprendre le pouvoir politique sur ces éléments, et sur l’économie en général. Ces travaux sont repris en France, notamment, par Alain Supiot, né en 1949, philosophe du droit et juriste en droit du travail, titulaire de la chaire “État social et mondialisation : analyse juridique des solidarités” au Collège de France de 2012 à 2019. Il refuse le concept hors-sol du “capital humain”, qui intègre le travailleur parmi les lignes comptables.


Le travail est plus qu'une valeur marchande

Un travailleur réalise une œuvre spécifique et ne doit donc pas être réduit à sa seule valeur marchande : le travail produit est lié à la personne qui le produit. Ce concept se retrouve utilisé, par exemple, lorsqu’on caractérise le travail d’un fonctionnaire par “le sens du service public”. Eh bien cette théorie, qui apparaît pendant quelques décennies comme étant uniquement la mère de l'altermondialisme, est soudain reprise à leur compte et pratiquée par tous les grands pays libéraux en 2020, à coup d'injection de centaines de milliards d'euros et de dollars dans l'économie, afin de compenser les dégâts dus à une pandémie.


TEM : mais où va-t-on ?

Le “quoi qu’il en coûte” imposé par le coronavirus génère une totale rupture par rapport à toutes les pratiques et théories économiques des 50 années précédentes. Père Noël a pris les rênes de la macroéconomie : la veille de la crise du coronavirus, pas un économiste, pas un politique, pas un journaliste, pas un universitaire n’aurait osé, ou même imaginé, exprimer une telle idée sans passer pour un clown. Mais personne, depuis 2020, ne répond à la question : après l’application de cette TEM (Nouvelle Théorie Économique), où va-t-on ? Quelles seront les conséquences ? Et surtout : où sont les limites ou, si on préfère, peut-on resservir le gâteau ?


Corollaire du retour de la puissance publique : les institutions se rendent à nouveau utiles 

Par deux gestes engagés presque en même temps (en automne 2020 puis au printemps 2021), 2 grandes institutions font preuve de volontarisme actif, à la fois en évitant les engagements vagues à terme et en rassemblant les états autour d’elles :

  • un pas mondial vers plus de justice fiscale,

  • un pas européen vers la protection de la planète.


Climat : la Commission européenne définit une ligne ambitieuse

Baisser les émissions de carbone de 55% et consacrer le tiers du plan de relance post-covid de 750 milliards d’euros à de l’investissement vert : ce sont les objectifs définis en septembre 2020 par Ursula Von der Leyen.


Le G7, l’OCDE, le G20 approuvent au printemps 2021 le principe d’un impôt de 15% sur les entreprises multinationales

Sont ainsi ciblées, au printemps 2021, les entreprises technologiques, pour une recette additionnelle de 150 milliards de dollars. Sans oublier le volet lutte contre les paradis fiscaux et l’optimisation fiscale, en imposant les entreprises là où elles exercent leur activité et génèrent un bénéfice, pour un montant de 100 milliards ré-attribués aux états. C'est une intention première, qui en 2025 n'est encore que peu réalisée sur le terrain. Rappel :

  • Le G7 regroupe l’Allemagne, le Canada, les Etats-Unis, la France, l’Italie, la France, le Royaume-Uni. Il réunit chaque année les responsables des pays, dans un but de partenariat économique.

  • L’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) compte 38 pays et produit des études et des statistiques économiques.

  • Le G20 est créé en 1999 pour prévenir les crises financières par les 20 pays les plus riches, et réunit chaque année leurs chefs d’état, ministres des finances, responsables des banques centrales.


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