QUELLE ARROGANCE DES ÉLITES ENVERS LES GENS ?
- Dominique Neirynck
- 22 janv.
- 21 min de lecture
Dernière mise à jour : 15 juil.
Documents 10
Rupture, en sociétal, qui ouvre la décennie 2020 : la prise de conscience de l’inversion des valeurs par le populisme ; et de l'arrogance des élites envers "les gens".

Le journaliste et historien américain Thomas Frank alerte dès le début des années 2010 : l’opposition populistes / élites s’est politiquement inversée
Il publie Pourquoi les pauvres votent à droite ? en 2013, puis Pourquoi les riches votent à gauche ? en 2018. Il montre que l’élitisme de la droite est passé à gauche, avec dans la besace son mépris des classes populaires. Surtout, il précise sa pensée par un exemple, médico-sociétal, dans une double page du mensuel Le Monde diplomatique de juillet 2020 ("Quand la volonté de démocratiser la science était qualifiée de ‘gouvernement par la foule’ - Les populistes américains contre le lobby des médecins”) ; synthèse en exergue : “L’incurie des présidents Donald Trump et Jair Bolsonaro face à la crise sanitaire a conforté l’idée que les ‘populistes’ seraient hostiles à la science, médicale en particulier. L’histoire des États-Unis et du Canada rappelle le contraire : les populistes se sont battus pour démocratiser le savoir et la santé pendant que la corporation des médecins s’employait à les réserver aux riches.”
"La bourgeoise intellectuelle, une élite héréditaire" (...) "L'emprise constante des intellectuels prospères"
Le journaliste Pierre Rimbert enfonce le clou par un dossier dans Le Monde diplomatique de septembre 2020 : La bourgeoisie intellectuelle, une élite héréditaire ; quand un groupe social cumule le savoir, le pouvoir et l'argent. Extrait : “L’emprise constante des intellectuels prospères a profondément reconfiguré le paysage politique occidental. Après la seconde guerre mondiale, les populations les moins diplômées et les moins riches votaient majoritairement pour les partis de gauche, ainsi qu’une petite fraction des professions intellectuelles liées au secteur public. Cette coalition s’est désintégrée. Socialistes, démocrates, Verts forment depuis les années 1990 des ‘partis de diplômés’ largement désertés par les classes populaires. (…). Pour la première fois, en novembre 2016, non seulement les Américains les plus instruits, mais aussi les plus fortunés ont majoritairement voté démocrate. Ouvriers et employés quittent le jeu électoral ou ventilent leurs suffrages vers des partis qui, s’ils ne représentent pas leurs intérêts économiques, se définissent contre les élites libérales.” Un exemple concret de cette dérive : l'évolution de la radio France Inter sur 20 ans. Le journaliste David Garcia signe un dossier instructif et documenté, sur ce sujet, dans Le Monde diplomatique de septembre 2020. On constate à quel point le succès de la station est relatif : certes elle est écoutée par un grand nombre d’auditeurs, mais ce sont des auditeurs cultivés et aisés. C’est une radio très écoutée, mais ce n’est pas une radio populaire ; elle ne s’adresse pas à la classe moyenne mais à une élite. L’analyse détaillée des décisions concernant la grille, le choix des invités, les thèmes, la manière de s’exprimer prouve l’existence de ce quant-à-soi marqué par l’arrogance envers ce qui et ceux qui ne font pas partie du cercle. France Inter est “confisquée par une classe socialement privilégiée” ; là où le bât blesse, c’est que c’est une radio de service public, donc appelée en principe à être populaire par définition.
Les causes du populisme
L'autrice et traductrice Bérengère Viennot (La langue de Trump, 2019, éditions les arènes) nous alerte, sur le site Slate le 7 novembre 2020 : "En ce moment, sous nos yeux se joue un match extrêmement serré entre le président sortant et Joe Biden. Trump a remporté un bon nombre d'États, et à en croire le vote populaire, un peu moins de la moitié de l'électorat a voté pour lui. Des millions et des millions d'Américain·es ont voté pour Donald Trump, par conviction, par amour, par dépit, peu importe : c'est un fait. Lorsque les grands médias si représentatifs de l'Amérique crachent à la figure de Trump en l'insultant et en le censurant, c'est au visage de ces millions de personnes qu'ils crachent ; preuve qu'ils n'ont rien compris au bout de quatre ans de trumpisme.
"une grande partie de la population ne se sentait pas représentée par les élites intellectuelles"
Trump est arrivé au pouvoir notamment parce qu'une grande partie de la population ne se sentait pas représentée par des élites intellectuelles de Washington, dont les porte-parole pavanent aujourd'hui sur CNN, et que l'oubli dans lequel elle était reléguée lui pesait. Trump s'est posé en défenseur de ces gens qui n'étaient ni de la côte Est, ni de la côte Ouest, qui n'ont pas fait de grandes études et lui n'a pas été condescendant envers eux, bien au contraire (souvenez-vous de la grosse boulette de Hillary Clinton qualifiant les électeurs de Trump de "déplorables"). Trump est venu et leur a dit : je suis comme vous, je parle franchement et je vais droit au but, je représente les gens simples, oubliés de Washington qui se regarde le nombril en lisant des bouquins d'intello et en se gavant de quinoa. Il a gagné leur voix comme ça, et pendant tout son mandat il a continué à leur parler.
"en crachant à la figure de tout l'électorat de Trump, ces médias sont en train d'attiser le feu de leur colère"
Quatre ans plus tard, après un mandat délirant de bêtises et de haine, Trump est sur le point de partir et ces grands médias non seulement lui tirent dessus mais ils balancent leur mépris sur tous ses électeurs qui, eux aussi, sont accrochés à leurs écrans dans l'attente des résultats définitifs. Et quand leur candidat aura perdu, ils sauront qu'il avait eu raison : eux ne font pas partie des plus forts, eux sont de ceux qu'on insulte, qu'on interrompt, que l'on prive de parole. CNN, Twitter, Anderson Cooper et consorts viennent de donner une arme redoutable au prochain populiste qui se présentera et n'aura sans doute pas les travers outranciers de Trump. Enfin la grave erreur que commettent ces médias en abdiquant toute dignité dans leur joie de voir tomber leur président honni, c'est qu'en crachant à la figure de tout l'électorat de Trump, ils sont en train d'attiser le feu de leur colère.”
On se focalise sur les urbains progressistes alors que le pays profond décroche
Même musique aux Pays-Bas quelques semaines plus tard, quand on tire le bilan des élections législatives du 18 mars 2021. De Volkskrant titre, sous la signature de Yvonne Hofs et Serena Frijters : Eerste balans van de verkiezingen - De uitslagenkaart toont een groeiende polarisatie tussen nationalisten en kosmopolieten. On ne peut plus clair, comme l'avait relaté, le 16, Laure Mandeville, envoyée spéciale du Figaro : “A l’heure des élections législatives, la classe politique traditionnelle se focalise sur les urbains progressistes alors que le pays profond décroche.” Si le parti du premier ministre libéral sortant Mark Rutte arrive en tête des élections législatives et les populistes reculent légèrement, sur fond d’émiettement des voix, c’est la progression du parti social-libéral (D66) vers la 2e place qui interpelle. C’est manifestement à mettre au crédit de sa leader, Sigrid Kaag. Or qui est elle ? Une diplomate reconnue qui parle 6 langues dont l'arabe, est mariée à un palestinien, a 4 enfants, revendique le “woke” : social-libéralisme, ouverture des frontières, écologie, renforcement de l'Europe. Commentaire de Wierd Duk, éditorialiste du Telegraaf : ”L'alliance du VVD et de D66 est une vraie victoire pour les classes supérieures, ces fameux gens ‘de partout’, cosmopolites, aisés, qui vivent dans les grandes villes, au détriment des gens ‘de quelque part’, plus pauvres, moins mobiles.” D’autant que la gauche s’effondre. Alors, qui comprendra que pour résoudre le problème actuel de représentativité politique, il faut représenter une écrasante majorité des "gens", et non seulement son camp, en autoreproduction élitiste ?
Rupture parallèle... La classe populaire a remplacé la "lutte de classes" par une bonne volonté sociale et institutionnelle : être "comme tout le monde"
Le sociologue Laurent Bonelli, maître de conférence en science politique à l'université Paris-X Nanterre, présente ainsi, dans Le Monde diplomatique de septembre 2020, le livre au titre clair Être comme tout le monde. Employées et ouvriers dans la France contemporaine (sous la direction d’Olivier Masclet) : “Les classes populaires ont été occultées dans le débat public par le mirage de leur ‘moyennisation’ (absorption dans une classe moyenne aux contours flous) ou réduites à leurs fractions les plus précarisées. Mêlant approche statistique et histoires singulières, cette enquête collective dresse le portrait des ménages ‘qui s’en sortent à peu près’, et qui en constituent le cœur. Elle éclaire comment ces derniers construisent une petite stabilité sociale, toujours fragile, et comment se fabriquent une estime de soi, une respectabilité et un bonheur privé qui permettent de ’tenir’. Enfin, elle analyse comment la croissance du salariat féminin et l’attention accrue portée à la scolarité des enfants redéfinissent à la fois les rapports de genre et le sentiment d’appartenir à un groupe à part. Il s’agit désormais d’‘être comme tout le monde’, en adoptant une bonne volonté sociale et institutionnelle qui marque une distance avec les ‘cas soc’’, érigés en repoussoir, mais aussi avec les dominants, jugés responsables mais inaccessibles.”
Jouer le jeu social et non plus s'opposer
Cette classe populaire a remplacé le rapport social binaire “nous / eux”, fondateur notamment de la “lutte des classes”, pour un rapport triangulaire “nous / eux (les dominés) / ils (les dominants)”. Cette évolution vers une bonne volonté sociale et institutionnelle à être "comme tout le monde" — d’ailleurs sans objectif d’ascension social — est une rupture essentielle vers une attitude consistant désormais à jouer le jeu et non à s’opposer.
Le lieu d'expression de la nouvelle arrogance : la métropolisation, nouvelle réalité... ou comment une bonne idée dérive
La métropolisation : processus de concentration ouverte d’habitants, d’activités à forte valeur ajoutée, d’innovation, de services tertiaires de qualité. Elle représente une immense chance et restera une des caractéristiques essentielles des décennies 1950 à 2020, mais elle est ressentie négativement par les laissés pour compte. L’attaque systématique des Champs-Elysées à Paris par les manifestations des "gilets jaunes" en est une expression, erronée dans sa réalisation mais fondée dans sa motivation. La métropolisation, outil de la nouvelle arrogance... ou comment une bonne idée dérive.
Années 1950 à 70 : les prémices de la métropolisation
Rappel… la prise d’importance des villes, comme nous ne l’avions pas connue depuis les révolutions des villes en Europe aux 10e et 13e siècles, intègre deux origines louables, dont elle se sont servi comme d’un coucou qui prend le nid d’un autre oiseau :
1) Faire aimer l’Europe. En effet, le décollage de la mise en avant des métropoles, comme le rappelle Benoît Bréville, rédacteur en chef du mensuel Le Monde diplomatique (mars 2020), ce sont les jumelages franco-allemands : ils font naître la diplomatie des villes. Les initiateurs sont Montbéliard et Ludwigsburg en 1950. 13 ans plus tard l’Europe compte déjà 130 jumelages.
2) Contester le pouvoir central. C’est le cas aux Etats-Unis, à partir de la guerre du Vietnam (1961-1975) puis de la contestation anti-nucléaire (années 1970 et 1980), enfin du refus de soutenir l’apartheid en Afrique du Sud : 100 villes boycottent les entreprises travaillant avec l’Afrique du Sud, dans les années 1980.
2002 : l'activisme métropolitain autour de Michael Bloomberg
Ensuite se structure un activisme volontariste métropolitain, y compris au niveau mondial. Le déclic vient de Michael Bloomberg, alors qu’il préside, comme Maire de New York (2002-2013), le C40, Cities Climate Leadership Group (94 villes pour le changement climatique), selon sa phrase : "Pendant que les nations parlent, les villes agissent." Ces réseaux et forums sont 55 en 1985, 200 en 2016. Leur activité est à la fois intellectuelle, politique, diplomatique, concrète. Et fusionnelle avec les grandes entreprises, sur des idées-forces : l’innovation, l’adaptation, le développement, l’ouverture.
Les théoriciens de la métropolisation
Les 3 principaux théoriciens et “découvreurs” de la notion de métropolisation sont :
Saskia Sassen. Néerlandaise née en 1947 à la Haye (Den Haag) devenue américaine, sociologue et économiste, elle a vulgarisé le concept de “ville globale”, sur les thèmes de la mobilité, des territoires, de la mondialisation. Elle a enseigné à la London School of Economics, à l’Université de Columbia à New York, à l’Université de Chicago. Son titre-phare : The Global City : New York, London, Tokyo (Princeton University Press, 1991).
Richard Florida. Américain, né en 1957, sociologue et économiste, il crée le concept de “classe créative”. Il s’agit des connectés qualifiés urbains mobiles, qui pèsent le tiers de la population, la moitié des salaires, les 2/3 du pouvoir d’achat. Son titre-phare : The rise of the creative class : and how it’s transforming work, leisure, community and everyday life (Basic Books, New York, 2002).
Laurent Carroué. Français, né en 1958, géographe, spécialiste de la mondialisation et de la globalisation, il a enseigné à l’Université Paris 8 Vincennes - Saint-Denis. Son titre-phare : La mondialisation. Genèse, acteurs et enjeux (Édition Bréal).
D'une belle idée à ses dérives
Le défi aujourd’hui est : comment briser ce cercle vicieux ? Formé par :
cette évolution puissante : développement métropolitain / concentration des investissements, richesses, activités à forte valeur ajoutée / renforcement du poids économique, politique, culturel / regroupement des CSP supérieures ;
son corollaire : délaissement des villes moyennes et de la ruralité / sous-développement et récession / sentiment de délaissement et enracinement de l’extrême-droite.
Un continent, un pays, ne peuvent en effet tenir durablement en opposant ainsi de manière croissante leurs territoires internes et leurs populations.
Comment compenser les effets négatifs de la métropolisation ?
Le renforcement de la régionalisation, sur la base de grandes régions autour de leur métropole respective, serait le moyen politique d’accompagner efficacement la métropolisation tout en compensant ses dérives.
Une conséquence de cette prise de conscience, en réaction à l'arrogance : une décennie qui commence par le retour de la kakistocratie
Le journaliste Avi Selk nous le remémore dans le Washington Post du 13 avril 2018 : la kakistocratie, mot inventé en 1644 au Royaume-Uni, c'est le gouvernement par le pire ; kakistos veut dire "pire" en grec. Les pires décisions par les pires décideurs, en réaction contre l'intelligence des élites : on jette le bébé avec l'eau du bain, en jetant l'intelligence en même temps qu'on jette l'arrogance. Le modèle devient Père Ubu. Les alertes avaient retenti auparavant : Ceausescu en Roumanie, Idi Amin Dada en Ouganda. Silvio Berlusconi a suivi en Italie, Donald Trump aux Etats-Unis, Jair Bolsonaro au Brésil. Ils ouvrent la décennie 2020 en clôturant ce premier défilé de la cohorte des incompétents. Cela restera-t-il longtemps la marque de cette époque ? Non : l'élection de Joe Biden contre Donald Trump en novembre 2020 et auparavant le retour de Lula au Brésil montrent que cette évolution n'est pas inéluctable.
La carte du vote américain en 2020 : 2 mondes que tout sépare
Lorsque Joe Biden est élu Président des Etats-Unis, pour la première fois les commentaires des journalistes et des politiques convergent vers ce constat, soudain exprimé et donc enfin conscientisé : "La carte du vote américain révèle deux mondes que tout sépare et qui se trouvent, plus encore qu’en 2016, face à face" (Le Monde du 7 novembre 2020). Ou encore (même source) : "Le géographe Jacques Lévy et une équipe de chercheurs ont analysé les résultats de l’élection à partir des données des 3143 comtés, et constatent une opposition de plus en plus frontale entre deux Amériques. (...) Le paysage qui apparaît alors est spectaculaire. Cette géographie expose deux mondes que tout sépare et qui se trouvent, plus encore qu’en 2016, face à face. Le phénomène est comparable à ce qu’on observe en Europe, mais avec encore plus de netteté. Aux Etats-Unis, depuis 2000, les différences de localisation entre grandes et petites villes et entre centre, banlieue (suburbs), périurbain (exurbs) et campagne — ce qui est appelé 'gradients d’urbanité' — jouent un rôle croissant dans la distribution des votes entre républicains et démocrates."
Joe Biden n'a pas su transformer le soulagement de certains — l'éviction de Donald Trump — en espoir : rassembler 2 mondes que tout sépare (les élites et "les gens"). Et Donald Trump est revenu.
Le jour de l’élection de Joe Biden comme Président des Etats-Unis, paraît tout logiquement cet éditorial du Directeur du Monde Jérôme Fenoglio, titré "Pour Joe Biden, transformer le soulagement en espoir" : "le 46e président des Etats-Unis aura la lourde tâche de donner au soulagement ressenti aujourd’hui la forme d’un espoir. (...) avec plus de 70 millions de suffrages, le président défait vient de surpasser le score de Barack Obama lors de sa victoire de 2008. Il devient aussi le candidat républicain qui aura rassemblé le plus de votes dans l’histoire, preuve que dans l’élection qui s’achève, il n’y aura pas eu une vague, comme annoncé, mais deux, la bleue heureusement plus haute que la rouge. Pour Joe Biden et son équipe, c’est de cette énormité qu’il faudra prendre la mesure. De ce qu’elle dit d’un mal américain que l’ancien promoteur immobilier a su capter à son bénéfice, mais qui le dépasse très largement. (...) Le trumpisme est le symptôme, et non la cause, de ces multiples rancœurs, de ces sentiments d’injustice, ces désespérances, ces peurs, ces égoïsmes aussi, qui alimentent la crédulité des foules. C’est tout le problème que devra attaquer Joe Biden s’il cherche sincèrement à relever un pays profondément déchiré, gangrené par le racisme, aux infrastructures déliquescentes, au système éducatif inégalitaire, à l’espérance de vie en recul, à la richesse toujours plus concentrée entre quelques mains. Comme ces maux ne frappent pas exclusivement les Etats-Unis, loin de là, comme ils peuvent fabriquer d’autres despotes de type trumpien dans d’autres démocraties, il faut espérer le succès de Joe Biden. Il faut souhaiter que le 46e président de cette grande nation parvienne à donner au soulagement ressenti aujourd’hui la forme d’un espoir." Si Le Monde identifie le problème, pour autant on ne trouve pas trace dans cet éditorial d'une remise en question de la sphère médiatique et politique comme un lieu d'origine et d'entretien des comportements arrogants, par une bien-pensance imposée. On connaît la suite : Donald Trump sera réélu en 2025.
Alors, a-t-on perdu le centre ?
François Vergniolle de Chantal, Professeur de civilisation américaine à l’Université de Paris, répond dans Le Monde du 19 novembre 2020 (Elections américaines : “Au sein du Parti républicain, le trumpisme est là pour rester”) aux questions des lecteurs sur la situation du Parti républicain aux Etats-Unis après quatre années de présidence de Donald Trump : “Ce que les Américains ont perdu, en tout cas au niveau de leur personnel politique, c’est un centre. Toute l’histoire politique américaine depuis les années 1960 est très précisément celle de sa disparition”. Explications fournies :
“Le décalage vers la droite — voire l’extrême droite — est bien la caractéristique principale du débat politique américain depuis longtemps.”
“Mais il y a aussi une montée en puissance de figures de gauche qui contribuent aussi à polariser le débat.”
Il existe un “débat au sein du GOP pour savoir si celui-ci ne devrait pas développer son image ‘populaire’ et son attachement aux plus modestes, sensibles à la rhétorique du ‘rêve américain’.” Avec un rappel de “ce qu’il représente : des votants populaires victimes de déclassement, une communauté blanche apeurée, des évangéliques, mais aussi un électorat républicain plus traditionnel.”
L’absence de candidats : “Je ne vois pas de relève immédiate dans le parti. Où est le leader alternatif qui pourrait rassembler le GOP et contrer Trump ?”
Vers le retour à une opposition multilatéralisme/populisme ?
Sur le site Telos en février 2019, Gérard Grunberg, Directeur de recherche émérite au Centre d'études européennes (CEE) de l’IEP Paris (et qui fut membre du Cabinet de Michel Rocard 1er Ministre à la fin des années 1980), assure que l’élection d’Emmanuel Macron marque la disparition du clivage gauche/droite. Parce que la gauche et la droite s’effondrent. Elles sont rejetées et donc marginalisées par les électeurs. Au long de 2017 et 2018 apparaissent 2 nouveaux pôles ; pour schématiser : un large centre multilatéraliste et une extrême-droite populiste.
Préalablement, qu'est-ce que le populisme ?
Une telle tentative d’analyse et de "prévisionnisme" politique impose de définir les mots et de définir la question. Citons la définition du politologue néerlandais Cas Mudde et du Chilien Cristobal Rovira Kaltwasser, dans leur essai Brève introduction au populisme (Populism: A Very Short Introduction, éditions Oxford University Press), coédité en 2018 par la Fondation Jean-Jaurès et les éditions de l’aube : "idéologie peu substantielle qui considère que la société se divise en deux camps homogènes et antagonistes, le 'peuple pur' et 'l’élite corrompue' et qui affirme que la politique devrait être l’expression générale de la volonté du peuple".
6 éléments caractérisent le populisme
Les populistes, à partir des travaux du philosophe politique Yves-Charles Zarka, ancien directeur du Centre d’histoire de la philosophie moderne du CNRS, directeur du centre PHILéPOL (philosophie, épistémologie, politique) de l'université Paris-Descartes, sont caractérisés par 6 éléments :
ils mènent campagne et communiquent au nom du peuple et contre les élites,
désignent des boucs émissaires,
excitent des passions négatives pour progresser dans l’opinion,
identifient un ennemi,
proposent des promesses démesurées,
profilent des mesures insignifiantes pour y parvenir.
Pour ce qui est du programme, Le Monde, dans sa rubrique Décodeurs, montre fin 2018 qu’aucun programme politique, véritable, constant, stable, ne peut caractériser le populisme ; arrivé au pouvoir, ses actions couvrent tout le spectre des possibles et des contraires, dans une majorité de domaines. En effet, certes, les populistes :
concentrent l’exercice du pouvoir,
protègent faiblement l’environnement,
sont conservateurs sur les sujets de société,
s’opposent à l’accueil migratoire,
donnent un rôle important à la religion.
Mais ce n’est qu’une tendance moyenne, et en revanche :
leurs politiques économiques vont de l’interventionnisme au libéralisme,
leur protection sociale peut être poussée ou faible,
leur pratique du commerce international s'étend du protectionnisme au libre-échangisme.
Y a-t-il fatalité dans l'apparition et le développement du national-populisme ?
Dans les faits, les années 2010 sont-elles marquées par des signaux d’apparition de ce nouveau "bipartisme" : multilatéralisme versus populisme ? Et cela signifie-t-il citoyens du monde versus inadaptés ? Près d'un demi-siècle après la chute du communisme, la démocratie libérale subirait-elle les assauts du national-populisme ? Tout donne effectivement l’impression d’une vague : le Brexit au Royaume-Uni, l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis en 2016, puis en 2 ans le basculement de la Hongrie, de l’Italie, du Brésil. Mais attention, toute vague porte son ressac, et aucune fatalité ne s’impose. Voici pour rappel 11 événements auxquels on assiste, sur seulement 6 petites années, de fin 2014 à début 2020 :
1) Novembre 2014 : la Tchèque Vera Jourova, 56 ans, devient vice-présidente de la Commission européenne et commissaire chargée des valeurs et de la transparence.
2) En 2018 la Chambre des Représentants américaine bascule en faveur des Démocrates.
3) La CFDT passe en tête des syndicats français.
4) En mars 2019, en Slovaquie c’est une femme, avocate, libérale, nouvelle en politique qui gagne l’élection présidentielle : Zuzana Caputova (47 ans en 2020), avocate spécialisée en environnement, ce qui l’a menée vers la lutte contre la corruption. Le déclencheur, que nous avons déjà oublié : l’assassinat en février 2018 du journaliste Jan Kuciak et de sa compagne Martina Kusnirova génèrent des manifestations qui font sauter le gouvernement. Elle déclare : "Cette élection a prouvé que l’on peut gagner sans attaquer ses adversaires". Le président sortant, Andrej Kiska, a rappelé que son élection était celle de la "décence". En Slovaquie la fonction présidentielle c’est : commander les forces armées, nommer les principaux magistrats, signer les traités internationaux.
5) En mai 2019 les élections européennes confirment ce ressac. C’est un double ressac. D’une part les Européens expriment une rupture nette : ils votent à plus de 50%, pour la 1re fois depuis 40 ans ; cette longue période était caractérisée par une baisse régulière du nombre de votants, descendu à 40%. C’est la revanche de l’esprit européen, peut-être même sa naissance chez les citoyens du continent : la vie politique européenne va probablement prendre sens pour les citoyens d’Europe. D’autre part c’est une victoire stratégique pour le centrisme : le rapport gauche/droite est en France nié… après avoir écrasé la gauche lors de la présidentielle de 2017, les électeurs écrasent la droite aux européennes de 2019. Avec cette interprétation possible : et si Emmanuel Macron n’était, finalement, pas élu par défaut en 2017, mais bien par un choix des Français, qu’ils confirment en 2019 ? Les élections européennes de 2019 indiquent, partout et notamment en France, la génération d’un clivage nouveau qui s’ancre dans le paysage politique : centrisme multilatéraliste versus populisme nationaliste. Le politologue Gérard Grunberg l’illustre, dans un article au titre significatif (L’Europe et Macron, les deux vrais vainqueurs des élections européennes) paru sur le site Telos début juin 2019 : "On disait la population européenne peu intéressée par le fonctionnement politique de l'UE. En réalité, elle ne se reconnaissait pas dans un Parlement figé dans le duopole socialistes-modérés incapable de se saisir des nouveaux enjeux capables de mobiliser les opinions publiques alors que dans un nombre croissant de pays le clivage gauche-droite perdait de sa capacité à organiser le fonctionnement des systèmes politiques. Le dimanche 26 mai, l'électorat a voulu projeter au niveau européen les nouveaux clivages et enjeux qui sont ceux de nombreux pays aujourd'hui: l'affirmation ou le rejet de l'Europe et l'écologique, notamment. (…) L’électorat va pouvoir mieux se repérer dans la vie politique européenne et s'y intéresser davantage. Le Parlement, qui a perdu sa majorité socialistes-modérés, va pouvoir bâtir de nouvelles majorités sur ces enjeux et ouvrir ainsi des débats qui pourront avoir une certaine résonance chez les populations des différents pays."
6) Une autre surprise vient de Hongrie : le mouvement Momentum, qui se réclame ouvertement de l’opposition au populiste Orbán… 10% des électeurs, contre toute attente. C’est un mouvement de jeunes, branchés sur le monde, qui avait fait reculer Orbán en lui faisant annuler son projet de recevoir les J.O. d’été en 2024 : leur pétition avait recueilli 1/4 de million de signatures, dans un pays de 10 millions d’habitants.
7) Nette victoire de l’opposant laïc et social-démocrate Ekrem İmamoğlu face à l’islamo-nationaliste Erdoğan aux élections municipales d’Istanbul de juin 2019.
8) Octobre 2019 en Hongrie : la défaite du parti d’Orban à la mairie de Budapest face à une coalition rassemblant la gauche et l’ex-extrême droite, menée par un écologiste. Le parti du premier ministre ultraconservateur ne conserve que 13 des 23 plus grandes villes du pays.
9) Le même mois c'est une Roumaine, Laura Codruta Kövesi (47 ans en 2020), qui devient Procureure générale européenne, après avoir été Procureure générale de Roumanie.
10) Le 8 février 2020, le chef du gouvernement sortant Arvind Kejriwal, du "Parti de l’homme ordinaire", écrase les nationalistes à Delhi... 62 sièges sur 70 ; et ce malgré une campagne violente et intense des nationalistes. Au programme et au bilan d’Arvind Kejriwal : la lutte contre la corruption, la réduction des inégalités, l’accès à l’éducation, à l’électricité, aux soins.
11) Le 29 février 2020, en Slovaquie, le parti majoritaire, de gauche populiste, le Smer, au pouvoir depuis 13 ans, récolte son pire score en 18 ans. Le Président Robert Fico et le Premier ministre Peter Pellegrini sont "dégagés" à 18% de résultat, face à Igor Matovic, homme d’affaires atypique de 46 ans, et son Olano (25%), à la signification évocatrice : "Mouvement des gens ordinaires et des personnalités indépendantes" ; au centre de son programme : la lutte contre la corruption. Les nationalistes du SNS n’atteignent même pas les 5% pour siéger au Parlement.
Un impératif imposé par cette prise de conscience : recentrer le multilatéralisme pour en effacer les dérives
Les crises des années 2000 et 2010 (montée des nationalismes et du populisme, Brexit, retour de la kakistocratie, etc.) s'expliquent aussi par le renforcement de la mondialisation après l'entrée de la Chine dans l'OMC (Organisation mondiale du commerce) fin 2001, sans définition ni mise en place de mesures conservatoires et protectrices temporaires. Les Etats-Unis ont entamé cette démarche de correction, sous Trump, l’Europe non.
La nécessité d'accompagner les effets négatifs de la mondialisation
La politologue Américaine Suzanne Berger, née en 1939, enseignante au MIT, pointe régulièrement la nécessité de voir la politique économique compenser et accompagner les effets de la globalisation, notamment pour les populations qui en subissent les conséquences négatives. Sinon la mondialisation est ressentie comme la cause de l'absence de protection contre ces dangers, et une partie des classes moyennes la rejettent, comme le bébé avec l'eau du bain : "Il est urgent d'imaginer comment protéger ceux qui sont exposés lorsque l'on ouvre les frontières. Les politiques d'ouverture doivent s'accompagner de politiques intérieures évitant que certains secteurs industriels ne paient le prix fort, accompagnant les communautés souffrant le plus du déclin industriel." (Le Monde diplomatique, interview par la romancière et journaliste Marie Charrel, juillet 2020).
Comment réduire la haine envers les élites, cause principale du populisme ?
Démocratiser et ouvrir la formation des élites, pour qu'elles tiennent compte des souhaits très majoritaires "des gens”. Eric Le Boucher, directeur de la rédaction du magazine économique Enjeux-Les Echos et cofondateur du magazine en ligne slate.fr, sur ce site le 29 avril 2022 (article Les huit cavaliers de l'apocalypse populiste) : “Le QI n'est sûrement pas le seul critère pour construire une société harmonieuse. Il exacerbe l'individualisme, nourrit le dédain des moins diplômés et dégénère en narcissisme. La course à l'excellence et aux ‘talents’ a brisé le modèle éducatif lui-même et son fondement : l'idée que l'enseignement alimente un progrès général et continu des humains.”
"Le non-renouvellement des élites françaises contribue à leur détestation"
Le sociologue Olivier Galland est Directeur de recherche au CNRS et Directeur du Groupe d’étude des méthodes de l’analyse sociologique de la Sorbonne (Gemass). Sur le site Telos, en février 2019, il explique : "le non-renouvellement des élites françaises contribue à leur détestation". Le pays ne parvient pas à varier les profils des titulaires des fonctions élevées : la circulation sociale est en panne du fait d’une sélection fermée, réservée presque exclusivement aux catégories socio-professionnelles supérieures, menée par les grandes écoles. Exemples : "sur la période 2003-2013 64% d'enfants de cadres supérieurs parmi les élèves de l’École polytechnique contre 1% d’enfants d’ouvriers, et 69% contre 4% à l’ENA en 2015. (…) en classes préparatoires aux grandes écoles : 52% d’enfants de cadres contre 7% d’enfants d’ouvriers pour l'année 2017-2018.” Olivier Galland propose un axe : la haine des élites peut se résoudre, ou au moins s’éteindre par une modification de la sélection, qui aboutirait à une forte injection de talents d’origine populaire.
Auto-reproduction des élites : un mieux très relatif grâce au non-cumul des mandats
Aujourd’hui on stagne dans l’absence de diversité, par auto-reproduction, qui concerne les cadres d’entreprise, les médias, les élus politiques, les hauts fonctionnaires. Les textes limitant le cumul des mandats ont apporté de l’air frais dans le monde politique pour ce qui est de l’âge et de la parité — l’Assemblée Nationale passe de 60 à 48 ans de moyenne d’âge en 2017, et de 155 à 233 femmes —, mais pas pour la représentation socio-professionnelle. Pratiquement aucun ouvrier à l’Assemblée Nationale…
La haine des élites par "les gens" a de beaux jours devant elle
Dans les écoles rien ne bouge. Au-delà des alertes répétées, la situation empire : l’IPP (Institut des politiques publiques, laboratoire de l’Ecole d’économie de Paris), montre, par un étude publiée le 19 janvier 2021, que, malgré des effectifs qui ne cessent de s’élargir entre 2006 et 2016 (5% de plus par an), la diversité sociale reste absente des “grandes écoles” (écoles d’ingénieurs, de commerce, instituts d’études politiques et écoles normales supérieures).
L'élitisme des formations supérieures empire
Concrètement, rien n'évolue, à part les affichages, les postures, les discours. La formation de l’élite économique, administrative, politique, scientifique de la France concerne la CSP supérieure et parisienne. Ghetto territorial et social. Un chiffre : les enfants de sans-emploi et ouvriers pèsent 36% de la classe d’âge concernée et moins de 10% de la présence en grandes écoles (l’Université fait à peine mieux : 20% en bac+3 à bac+5) ; de même les enfants de CSP+ (professions libérales, entrepreneurs, cadres, professions intellectuelles) pèsent 23% des 20-24 ans mais 2/3 de la présence en grandes écoles. Quant à la CSP intermédiaire (employés, commerçants, professions intermédiaires), elle est fortement sous-représentée. A noter : plus l’école est sélective et bien classée, pire c’est. En conséquence, la haine des élites par “les gens” a de beaux jours devant elles, avec toutes les dérives à venir ; et les élites n'intègrent pas qu'on ne peut pas aller contre la volonté très majoritaire "des gens", lorsqu’elle s’exprime clairement, par exemple dans le domaine de l’immigration ou de la sécurité.
La solution : l'institution temporaire de quotas
La solution réside dans l’institution temporaire de quotas appuyés sur l'origine sociale, pour la sélection à l’entrée, et donc en résultat pour l’obtention des diplômes des grandes écoles. Jusqu’à obtenir un équilibre.



Commentaires