RECONSTITUER LA CLASSE MOYENNE ?
- Dominique Neirynck
- 19 janv.
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Dernière mise à jour : 19 juil.
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Comment reconstituer le socle d'une société : la classe moyenne ? Comment adapter le modèle économique et social en mettant la classe moyenne au cœur des réformes.
Ne faudrait-il pas à la fois ne pas se limiter à la méritocratie, intégrer le décrochage de la classe moyenne, reconstituer son pouvoir d’achat ?
Reconnaître le décrochage économique et social de la classe moyenne
Les études sont nombreuses, concordantes, limpides :
Pour François Bourguignon, ancien économiste en chef de la Banque mondiale à Washington, et ancien directeur de la fondation de coopération scientifique École d’économie de Paris (EEP — Paris School of Economics), jamais le pouvoir d’achat n’a stagné aussi longtemps en France, depuis la 2e Guerre mondiale : autour de la décennie 2010. Les plus touchés sont les revenus moyens et les revenus bas, depuis la crise financière de 2008, suivie par 10 années de politique européenne dite d’austérité.
Denis Olivennes est l’un des tout premiers à donner la clef des événements du fin 2018 : dès les premiers jours de cette crise, dans Le Parisien il en éclaire le fondement économique et social, en identifiant "un gros trou dans la raquette de notre modèle social". Il précise que la France se compose de 3 niveaux de richesse : les pauvres qui vivent principalement des aides sociales (17% de chômeurs, 40% des revenus en prestations sociales), les aisés qui bénéficient de placements patrimoniaux (25% des revenus issus du patrimoine)… et les "Français moyens", qui ne bénéficient ni des aides ni des placements. Cette classe moyenne regroupe 10 millions de citoyens, travaillant presque tous (4% de chômeurs, 5% des revenus en prestations sociales, 4% des revenus issus du patrimoine, 70% des revenus issus du travail). Ce sont les "ménages à niveau de vie médian" (souvent un couple et 2 enfants, avec une maison et une voiture, souvent avec un seul revenu) selon la définition de l’Insee (1700 € par mois et par personne en 2018). Coincés entre assistanat et rente, cette catégorie décroche au cours des années 2000, économiquement donc socialement, principalement sous l’effet de la stagnation du revenu du travail et de la montée des taxes et impôts.
Olivier Galland, Directeur de recherche au CNRS et Directeur du Groupe d’étude des méthodes de l’analyse sociologique de la Sorbonne (Gemass), montre que, pour la classe moyenne, les dépenses incontournables (déplacements, logement, abonnements) et les impôts s’accroissent fortement, pendant que le niveau de vie ne progresse plus depuis 10 ans : depuis la crise de 2008. Quant au décrochage psychologique, il vient du sentiment qu’on n’entrevoit pas d’évolution positive de cette tendance, au contraire.
Mi-février 2019, le Cevipof et le Cepremap (Centre pour la Recherche économique et ses Applications) et le centre de recherches politiques de l’IEP Paris publient une étude sur les manifestants de fin 2018 - début 2019. Ils tentent de trouver un angle de description nouveau, les "clivages cachés" du phénomène : on constate que la découpe idéologique gauche/droite ou les découpes socio-démographique classiques (catégorie socio-professionnelle, âge, niveau d’études, géographie) ne fonctionnent plus. Il s’agit ici d’une évolution politique et sociologique majeure de la société française qui s’exprime : seuls des facteurs subjectifs permettent de cerner cette crise. Concrètement : la confiance interpersonnelle (envers les proches, les voisins, les collègues, etc.) et le bien- ou le mal-être (c’est-à-dire la satisfaction envers la vie qu’ils mènent). Il ressort que les manifestants et leurs soutiens sont globalement en solitude et en souffrance : leur taux de satisfaction de leur vie et leur bien-être sont faibles. Cela remplace la découpe gauche/droite ou pauvres/riches. Ce n’est plus une classe sociale, mais une classe malheureuse. Martial Foucault, directeur du Cevipof, parle de "souffrance sociale". Ce sont des Français coincés par leur accès à la propriété (localisée, par manque de moyens, en territoire rural ou périurbain), qui construit leur notion d’ascension sociale, et par leurs contraintes de consommation qui sont mises à mal par l’imposition croissante.
Nous souffrons d’une double évolution : une dérive de la libéralisation de l’économie et une rupture pratiquée par les économistes
Aujourd'hui, la libéralisation de l’économie et de la société françaises profite directement aux aisés, indirectement aux pauvres (par compensations sociales, dont nous somme le leader mondial), pas à la classe moyenne, au contraire. Or que demande cette dernière ? Jacques Neirynck : "Rien de spécial. Ce que les gens ordinaires souhaitent. Un toit, une table garnie, une longue vie, une vieillesse à l’abri du besoin, la sécurité, la tranquillité. Ambitionner comme pays de modestes projets, ceux-là même que d’autres nations récusent, négligent ou délaissent : proscrire les conflits extérieurs et intérieurs, refuser d’agrandir le territoire, vaquer à la prospérité de tous, bannir les signes voyants de prestige ou de pouvoir, se fier au peuple plutôt qu’aux élites, réduire toute tête qui dépasse, rembourser scrupuleusement les dettes, mesurer le temps comme si c’était de l’argent." Analyse complémentaire par Dani Rodrik (né à Istanbul en 1957) : Turc, universitaire et économiste, il enseigne l’économie politique internationale à Harvard. Il défend l’idée que la montée des populismes aux Etats-Unis et en Europe a principalement une cause sociale et économique : la réduction du nombre d’emplois de qualité au sein de la classe moyenne. La raison profonde en est la désindustrialisation, elle-même forme de dérive de la mondialisation. La mondialisation, jusqu’à la décennie 1980 incluse, a permis, grâce à l’intégration des économies nationales au sein de l’économie planétaire, de générer de la croissance ; à partir de la décennie 1990 incluse, la mondialisation n’a plus généré que de la déstructuration en profondeur des productions nationales dans les pays développés. Et cette tendance gagne aussi aujourd’hui les pays dits émergents et la Chine. Or l’industrialisation était l’assise d’une société politique démocratique et équilibrée. Dani Rodrik préconise donc une stratégie volontariste de re-développement des industries nationales autour des PME.
Économistes et philosophes n'échangent plus. Y a-t-il un économisme européen versus un économisme américain ?
Angus Deaton, Prix Nobel d’économie, affirme, par une tribune publiée dans Le Monde du 27 décembre 2019, que les Etats produisent aujourd’hui des élites prédatrices. Il constate que ses collègues ont pratiqué une rupture dans leurs travaux et centres d’intérêts... les économistes ont abandonné leurs échanges avec les philosophes et ils ont détourné l’économie politique de ses objectifs d’origine : la justice sociale par les revenus. Je suggère ici l'existence d'une opposition entre un économisme européen et un économisme américain :
La grande école européenne : l'École de Cambridge
Formé à l’École de Cambridge dans les années 1960-70, Angus Deaton cite volontiers ses maîtres :
John Rawls (et sa Théorie de la justice, publiée en 1971),
Amartya Sen (lui-même influencé par Kenneth Arrow et son Choix social et valeurs individuelles),
Anthony Atkinson (qui "montrait comment intégrer la conception des inégalités à leurs instruments de mesure”),
James Mirrlees (qui "avançait une solution pour résoudre la question de la réconciliation entre la préférence pour l’égalité et la nécessité de respecter l’incitation"), dont les préoccupations concernaient le lien entre la justice sociale et les revenus.
La grande école américaine : l'École de Chicago
Est apparue alors l’École de Chicago, au chemin en rupture : Milton Friedman (qui néglige les inégalités parce qu’il les considère naturelles), George Stigler (qui avoue : "en étudiant professionnellement l’économie, on devient politiquement conservateur"), James Buchanan, Robert Lucas, Ronald Coase, Richard Posner, décalés par rapport aux notions de justice et d’égalité. Ou bien ils en ont changé le sens, au profit des notions de justice et d’efficience, l’argent étant l’étalon du bien-être.
Le gaullisme social comme chemin ?
Bizarrement, le gaullisme social ne s’est jamais emparé du champ politique français. Comme le suggère Jérôme Pozzi, Agrégé d’histoire, Maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Lorraine (Nancy) sur Slate : “Le gaullisme social, rendez-vous manqué de la droite française ?” (15 mai 2020). Le gaullisme social s’appuie avant tout sur un humanisme marqué par le catholicisme : ”La seule querelle qui vaille est celle de l'Homme. C'est l'Homme qu'il s'agit de sauver, de faire vivre et de développer.” (Charles de Gaulle, conférence de presse à l’Elysée, 25 mars 1959). A partir de ce socle, le gaullisme social cherche à définir un chemin économico-social hors des oppositions socialisme / capitalisme ou gauche / droite.
Qu'en disait de Gaulle ?
De Gaulle le répète régulièrement, et dès la fin de la guerre, comme le rappelle Le Monde (2 août 1967) :
A Strasbourg, le 7 avril 1947, sur le partage des risques et des bénéfices : “Sommes-nous condamnés à osciller toujours douloureusement entre un système en vertu duquel les travailleurs seraient de simples instruments dans l'entreprise dont ils font partie et un autre qui écraserait tous et chacun, corps et âme, dans une odieuse machinerie totalitaire et bureaucratique ? Non ! La solution humaine, française, pratique, de cette question qui domine tout n'est ni dans cet abaissement des uns ni dans cette servitude de tous. Elle est dans l'association digne et féconde de ceux qui mettraient en commun, à l'intérieur d'une même entreprise, soit leur travail, soit leur technique, soit leurs biens, et qui devraient s'en partager, à visage découvert et en honnêtes actionnaires, les bénéfices et les risques.”
A Saint-Etienne le 4 janvier 1948 : “L'association, qu'est-ce à dire ? D'abord ceci que dans un même groupe d'entreprises tous ceux qui en font partie (les chefs, les cadres, les ouvriers) fixeraient ensemble, entre égaux, avec arbitrage organisé, les conditions de leur travail, notamment les rémunérations. Et ils les fixeraient de telle sorte que tous, depuis le patron ou le directeur inclus jusqu'au manœuvre inclus, recevraient de par la loi, et surtout l'échelle hiérarchique, une rémunération proportionnée au rendement global de l’entreprise. (…) C'est alors que les éléments d'ordre moral qui font l'honneur d'un métier (autorité pour ceux qui dirigent, goût du travail bien fait pour les ouvriers, capacité professionnelle pour tous) prendraient toute leur importance puisqu'ils commanderaient le rendement, c'est-à-dire le bénéfice commun. C'est alors qu'on verrait naître à l'intérieur des professions une autre psychologie que celle de l'exploitation des uns par les autres, ou bien celle de la lutte des classes. Assez de ce système absurde où, pour un salaire calculé au minimum, on fournit un effort minimum, ce qui produit collectivement le résultat minimum. Assez de cette opposition entre les divers groupes de producteurs qui empoisonne et paralyse l'activité française.”
Pourquoi le gaullisme social reste-t-il un rendez-vous manqué ?
Le gaullisme social a vécu 3 périodes, décrites ci-dessous.
Le concept : les Résistants Louis Vallon, René Capitant
Cette conception est développée par Louis Vallon (1901-1981, ingénieur Polytechnicien, militant aux Jeunesses socialistes puis à la SFIO avant-guerre, Résistant puis rejoignant de Gaulle à Londres pendant la guerre, député RPF puis UDR après-guerre), et René Capitant (1901-1970, Universitaire avant-guerre, Résistant en Algérie pendant la guerre, député puis Garde des Sceaux après-guerre), gaullistes de gauche, au long de la décennie 1950. 2 effets concrets :
Premier résultat : l'ordonnance du 7 janvier 1959 sur l’"intéressement des travailleurs à l’entreprise”.
Second résultat : l’ordonnance du 17 août 1967 sur la participation des salariés aux fruits de l'expansion des entreprises. Imposés contre l’opposition unie des syndicats, de la gauche, du patronat.
La "Nouvelle société" de Jacques Chaban-Delmas
Lorsque Jacques Chaban-Delmas devient Premier Ministre, de 1969 à 1972, on parle de gaullistes sociaux, pour illustrer leur volonté prioritaire de modifier les rapports sociaux, dans la suite du discours du 16 septembre 1969 devant l’Assemblée Nationale, combattant une “société bloquée”, en faveur d’une “nouvelle société (…) prospère, jeune, généreuse et libérée”. Le Président Georges Pompidou s’opposera à ce projet (“des fantasmes d’adolescents ou de romantiques”) : ce dernier est conservateur sociétalement et libéral économiquement.
Quelques isolés aujourd'hui
Puis le néolibéralisme de Valéry Giscard d’Estaing, suivi par celui de Jacques Chirac et de son RPR, auront raison du gaullisme social. Seulement revendiqué récemment encore par quelques isolés : Jean Charbonnel (député, maire de Brive, décédé en 2014), Léo Hamon (décédé en 1993), Philippe Dechartre (décédé en 2014), Jean Mattéoli (décédé en 2008)… et enfin Philippe Séguin. Dont le décès prématuré sonne le glas de ce courant, aujourd’hui revendiqué par les seuls Guillaume Chevrollier, Sénateur de la Mayenne, et Aurélien Pradié, Député du Lot…
4 pistes pour "recentrer" la classe moyenne : le Smic, les très hauts revenus, l’Acte II de la participation, la re-qualification de la valeur-travail
Afficher une tendance en faveur de la méritocratie et de la responsabilité ne suffit pas. La classe moyenne doit être remise à sa place : au "centre" de la société. Refuser le "richisme" des Etats-Unis (un être humain est d’autant plus formidable qu’il gagne et/ou possède le plus d’argent) et le "pauvrisme" à la française (dont l’allégorie exprime : "magnifiques et touchés par la grâce sont les pauvres, surtout s’ils sont dotés d’une solide fermeture d’esprit, n’ont jamais voyagé, ne parlent aucune autre langue que le français, mettent leurs échecs sur le dos des autres, souffrent à cause d’internet"), il existe une troisième voie. Mais elle ne peut pas être pratiquée sur le dos de la classe moyenne. D’autant que cette dernière a globalement accepté puis intégré les formidables révolutions de la société et du travail, au cours des 3 dernières décennies. Dont (excusons du peu) l’intégration des femmes dans l’emploi, la révolution électronique, l’allongement de la durée du travail. 4 pistes peuvent être suivies : la rémunération minimale, les plus hauts revenus, la participation, la re-qualification de la valeur-travail.
Concernant la rémunération, le Smic à 2000 € net n’aurait rien de choquant pour un emploi à temps plein, même si c’est un emploi d’exécution. Et il peut être à coup constant pour l’employeur si les charges sont baissées ; c’est alors à l’Etat à financer par un recul de son train de vie, donc de la dépense publique. J’y reviens ci-dessous.
Comment resserrer l'éventail des revenus ? Car l'existence de très hauts revenus, indécents par rapport au talent déployé, est l'une des raisons majeures de la division sociale. Agir sur le coefficient de Gini. Le coefficient de Gini indique comment la richesse se répartit statistiquement au sein de la population : “Le coefficient de Gini correspond au rapport entre la proportion cumulée de la population ordonnée selon le niveau de revenu et la proportion cumulée du revenu total lui revenant ;il est compris entre 0, en cas d'égalité parfaite, et 1, en cas d'inégalité parfaite.” (OCDE). La France est à 0,31. Rien ni personne n’empêche de le ramener légalement à 0,25. Le contre-argument généralement utilisé est que la conséquence de la réduction relative des revenus scandaleusement les plus élevés entrainerait le départ des footballeurs et des entrepreneurs concernés, notamment vers les Etats-Unis. Et alors ? Tout d’abord rien ne prouve que cela se passerait ainsi ; ensuite il reste assez de talents en Europe pour prendre leur place ; enfin les départs en question se soldent bien souvent, après quelques années, par un retour au pays grâce au… mal du pays.
Quant à la participation des salariés à la propriété des entreprises, initiée par Charles de Gaulle, pourquoi ne pas en lancer son Acte II ? En rendant la participation obligatoire dans les entreprises de plus de 50 salariés, pour une part importante de la propriété de l’entreprise, sans plafond. Cela permettrait aux "gens" de reprendre la main sur le capitalisme, devenu trop anonyme aux yeux des salariés.
Le travail doit être redéfini comme une valeur, et non comme uniquement une marchandise, ce qu’il tend à devenir un peu plus chaque année. C’est inscrit en toutes lettres dans la déclaration de Philadelphie (mai 1944), qui redéfinit le rôle de l’OIT (Organisation internationale du travail). En ce sens un travail rendu ne doit pas être séparé de la personne du travailleur qui le fournit. L’oeuvre produite, la mission rendue ne sont pas moins importantes que la valeur d’échange générée. Pour fonder une politique ambitieuse en ce sens, une réflexion préalable s’impose, autour des travaux de l’économiste Karl Polanyi, d’Alain Supiot (Collège de France), de la revue Ergologia (Université Aix-Marseille), et peut déboucher sur une négociation puis une législation.



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